{"id":4094,"date":"2019-11-21T14:51:57","date_gmt":"2019-11-21T13:51:57","guid":{"rendered":"http:\/\/site.ldh-france.org\/ldh66\/?p=4094"},"modified":"2019-12-01T12:27:20","modified_gmt":"2019-12-01T11:27:20","slug":"position-de-gilles-manceron-film-jaccuse-de-polanski","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/site.ldh-france.org\/ldh66\/position-de-gilles-manceron-film-jaccuse-de-polanski\/","title":{"rendered":"La position de Gilles Manceron sur le film \u00ab\u00a0J&rsquo;accuse\u00a0\u00bb de Polanski"},"content":{"rendered":"<p><strong>La position de Gilles Manceron, membre du comit\u00e9 central de la LDH, publi\u00e9e sur son blog.<\/strong><\/p>\n<p>Publi\u00e9 sur\u00a0<a href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/gilles-manceron\/blog\/171119\/j-accuse-une-fiction-reussie-au-recit-imaginaire\"><strong> les blogs de Mediapart<\/strong><\/a>:\u00a0<a href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/gilles-manceron\/blog\">LE BLOG DE GILLES MANCERON<\/a>\u00a0 &#8211; le 17 NOV. 2019\u00a0 \u00a0PAR\u00a0<a class=\"subscriber\" href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/gilles-manceron\" rel=\"author\">GILLES MANCERON<\/a>=<\/p>\n<h3 class=\"title\"><span style=\"color: #800000\"><strong>\u00abJ\u2019accuse\u00bb: une fiction r\u00e9ussie au r\u00e9cit imaginaire<\/strong><\/span><\/h3>\n<p><strong>Dommage qu\u2019un film aux qualit\u00e9s cin\u00e9matographiques ind\u00e9niables, pr\u00e9sent\u00e9 comme un r\u00e9cit de l\u2019affaire Dreyfus, s\u2019inspire pour son personnage central d\u2019un officier antis\u00e9mite qui est rest\u00e9 ancr\u00e9 dans ses pr\u00e9jug\u00e9s et, devenu ministre, obligea Dreyfus \u00e0 quitter l\u2019arm\u00e9e. Et \u00e9carte les dreyfusards qui, comme Victor Basch, furent \u00e0 l\u2019origine alors d\u2019un engagement universaliste pour les droits de l\u2019homme.<\/strong><\/p>\n<div class=\"content-article\">\n<p>Quelles r\u00e9flexions inspirent le film\u00a0<i>J\u2019accuse<\/i>\u00a0de Polanski, si on se limite \u00e0 parler du film lui-m\u00eame\u00a0? Si on laisse de c\u00f4t\u00e9 la question des raisons du cin\u00e9aste d\u2019aborder le sujet de l\u2019affaire Dreyfus \u00e0 ce moment de sa vie et de sa carri\u00e8re, de savoir si elles rel\u00e8vent ou non d\u2019une volont\u00e9 d\u2019assimiler les accusations dont il est l\u2019objet dans sa vie personnelle aux pers\u00e9cutions qui ont frapp\u00e9 Dreyfus<a class=\"external\" href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/gilles-manceron\/blog\/171119\/j-accuse-une-fiction-reussie-au-recit-imaginaire#_ftn1\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">[1]<\/a>. Ind\u00e9pendamment de ces interrogations, nous sommes confront\u00e9s \u00e0 une \u0153uvre cin\u00e9matographique qui doit pouvoir \u00eatre jug\u00e9e en tant que telle.<\/p>\n<p>\u00c9tant entendu, par ailleurs, que\u00a0<a href=\"https:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/international\/091119\/au-fil-des-ans-six-adolescentes-ont-accuse-roman-polanski-de-violences-sexuelles\">l\u2019\u00e9vocation par la presse des abus sexuels dont l\u2019homme est accus\u00e9 d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 l\u2019auteur<\/a>\u00a0est parfaitement l\u00e9gitime \u00a0et les r\u00e9actions qui ont lieu \u00e0 ce sujet \u00e0 l\u2019occasion de la sortie du film doivent pouvoir se d\u00e9velopper librement dans le cadre de la libert\u00e9 d\u2019expression et de manifestation. Mais, comme\u00a0<a class=\"external\" href=\"https:\/\/www.ldh-france.org\/lobservatoire-de-la-liberte-de-creation-met-en-garde-contre-les-atteintes-a-la-libre-diffusion-des-oeuvres\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">l\u2019a affirm\u00e9 clairement l\u2019Observatoire de la libert\u00e9 de cr\u00e9ation<\/a>, cela n\u2019autorise personne \u00e0 s\u2019opposer \u00e0 la diffusion d\u2019une \u0153uvre en emp\u00eachant le public d\u2019y acc\u00e9der et de la juger en toute libert\u00e9.<\/p>\n<p><b>Le film est une fiction, en d\u00e9calage avec l\u2019histoire<\/b><\/p>\n<p>En ne prenant en consid\u00e9ration que le film, force est de constater que c\u2019est \u00e0 tort que le r\u00e9alisateur affirme, comme il l\u2019a fait, par exemple, lors de l\u2019avant-premi\u00e8re qui a eu lieu le lundi 11 novembre au cin\u00e9ma Publicis des Champs-Elys\u00e9es, que\u00a0<i>\u00ab tout est vrai dans ce film\u00a0\u00bb<\/i>. C\u2019est une \u0153uvre de fiction, inspir\u00e9e d\u2019un roman, et non un documentaire historique. Il ne dit pas l\u2019histoire, il la transforme librement. Le sc\u00e9nario a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit \u00e0 partir du roman de Robert Harris, reporter et r\u00e9alisateur \u00e0 la BBC puis auteur de \u00ab\u00a0<i>thrillers historiques\u00a0<\/i>\u00bb, \u00e0\u00a0qui, a-t-il \u00e9crit, Roman Polanski avait sugg\u00e9r\u00e9 au d\u00e9but de 2012 d&rsquo;aborder ce th\u00e8me dans son prochain livre. D\u2019abord publi\u00e9 en anglais en 2013 sous le titre,\u00a0<i>An Officer and a Spy<\/i>, sa traduction fran\u00e7aise est parue chez Plon en 2014 dans la cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0Roman\u00a0\u00bb, sous le titre de<i>\u00a0D.<\/i>, puis en 2019 en collection de poche, avec l\u2019affiche du film en couverture, sous le m\u00eame titre que le film de Polanski,\u00a0<i>J\u2019accuse<\/i>. Son auteur a reconnu lui-m\u00eame avoir\u00a0<i>\u00ab\u00a0adapt\u00e9 les faits\u00a0\u00bb<\/i>, expliquant qu\u2019<i>\u00ab\u00a0un romancier peut imaginer les choses autrement\u00a0\u00bb<\/i>\u00a0:\u00a0<i>\u00ab\u00a0Je suis seul responsable de toutes les erreurs qui demeurent, factuelles ou stylistiques, ainsi que des tours de passe-passe dans la narration et la caract\u00e9risation des personnages n\u00e9cessaires au passage des faits \u00e0 la fiction\u00a0\u00bb<\/i>. On lui en donne acte ais\u00e9ment. Son choix a \u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9crire un r\u00e9cit dont le narrateur est un personnage, le colonel Picquart, pour lequel il a invent\u00e9 un r\u00f4le que le r\u00e9el Picquart n\u2019a pas jou\u00e9. C\u2019est son droit comme romancier. Mais ce qui n\u2019est pas admissible, c\u2019est que le cin\u00e9aste pr\u00e9sente son film comme fid\u00e8le \u00e0 l\u2019histoire, alors qu\u2019il accentue encore le caract\u00e8re fictionnel du roman en se concentrant encore plus sur ce personnage, et en \u00e9cartant encore davantage que le livre ceux qui ont jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9cisif dans l\u2019Affaire, c\u2019est-\u00e0-dire les dreyfusards.<\/p>\n<p>Ainsi, le film ne fait aucune mention de personnalit\u00e9s, pourtant nomm\u00e9es dans le livre, dont le r\u00f4le a \u00e9t\u00e9 essentiel, comme le publiciste anarchiste Bernard Lazare, le leader socialiste Jean Jaur\u00e8s, ou le juriste Ludovic Trarieux, premier pr\u00e9sident de la Ligue des droits de l\u2019Homme. O\u00f9 d\u2019autres fondateurs de cette association comme S\u00e9verine, Octave Mirbeau, Gabriel Monod ou Victor Basch, qui ont pris part \u00e0 la grande bataille dreyfusarde lors du proc\u00e8s Zola puis du proc\u00e8s de r\u00e9vision de 1899 \u00e0 Rennes. Le personnage qui occupe toute la place dans le film est un officier, un personnage de colonel Picquart \u00e0 qui est attribu\u00e9 un r\u00f4le diff\u00e9rent de celui qu\u2019a jou\u00e9 son homonyme dans la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans son livre,\u00a0<i>Le faux ami du capitaine Dreyfus. Picquart, l\u2019Affaire et ses mythes<\/i>\u00a0(Grasset, 2019), l\u2019historien Philippe Oriol cite un m\u00e9moire in\u00e9dit envoy\u00e9 par Picquart \u00e0 son avocat, Fernand Labori, \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1898, soit six mois apr\u00e8s la publication du \u00ab\u00a0J\u2019accuse\u00a0!\u00a0\u00bb de Zola, qui parle des \u00ab\u00a0man\u0153uvres des juifs\u00a0\u00bb, en particulier de la famille Dreyfus, qu\u2019il fait surveiller et dont il intercepte la correspondance. Il est vrai qu\u2019en 1897, quand il a d\u00e9couvert qu\u2019Esterhazy \u00e9tait probablement l\u2019auteur des faits d\u2019espionnage pour lesquels Dreyfus avait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9, il a rendu visite \u00e0 l\u2019avocat Louis Leblois, un ancien camarade du lyc\u00e9e de Strasbourg, et lui a confi\u00e9 des papiers indispensables pour sa d\u00e9fense, montrant que son enqu\u00eate sur Esterhazy avait \u00e9t\u00e9 faite avec l\u2019accord de ses sup\u00e9rieurs et ne pouvait pas lui \u00eatre reproch\u00e9e. Il\u00a0lui a fait savoir\u00a0qu\u2019il avait d\u00e9cid\u00e9 de poursuivre son travail dans l\u2019arm\u00e9e avec discipline sans s\u2019occuper de l\u2019affaire Dreyfus et lui a interdit de communiquer ces documents \u00e0 la famille Dreyfus et \u00e0 ceux qui l\u2019aidaient \u00e0 \u00e9tablir la v\u00e9rit\u00e9, bien qu\u2019ils d\u00e9montraient que l\u2019\u00e9tat-major voulait \u00e9touffer l\u2019affaire et qu&rsquo;ils les auraient consid\u00e9rablement aid\u00e9s. Ce \u00e0 quoi Leblois, tenu au secret professionnel, a d\u2019abord ob\u00e9i, au d\u00e9sespoir de ses amis dreyfusards qui le suppliaient de leur en donner copie pour obtenir le retour de Dreyfus et la r\u00e9vision. Malgr\u00e9 ses demandes \u00e0 Picquart de lever cet interdit, ce dernier\u00a0a tenu bon et a mis fin alors \u00e0 leur correspondance, la seule lettre que Leblois lui enverra par la suite, il la jettera au feu sans m\u00eame l\u2019ouvrir. Le vrai dreyfusard que fut Bernard Lazare dira que Picquart ne s\u2019est pr\u00e9occup\u00e9 que de sa situation personnelle, qu\u2019il\u00a0<i>\u00ab\u00a0n\u2019a pas march\u00e9 pour le droit\u00a0\u00bb<\/i>, il \u00e9tait le\u00a0<i>\u00ab\u00a0type de militaire qui ne sait plus rien accomplir en dehors de sa r\u00e8gle et de sa discipline. Il est dans la vie et l\u2019action, comme un infirme priv\u00e9 de ses b\u00e9quilles habituelles\u00a0\u00bb<\/i>. Le film fantasme quand il montre un Picquart dreyfusard, qui sugg\u00e8re \u2014 invraisemblance totale ! \u2014 \u00e0 Zola d\u2019\u00e9crire son article \u00ab\u00a0J\u2019accuse\u00a0!\u00a0\u00bb. Dans la r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est Bernard Lazare, quant \u00e0 lui dreyfusard de la premi\u00e8re heure, qui a partag\u00e9 ce projet avec Zola et lui a sugg\u00e9r\u00e9 la litanie des accusations finales qui donnera son titre \u00e0 l\u2019article.<\/p>\n<p>Il est vrai que Picquart a t\u00e9moign\u00e9 au proc\u00e8s intent\u00e9 \u00e0 Zola, mais il s\u2019est tenu \u00e0 l\u2019\u00e9cart des t\u00e9moins dreyfusards comme Jaur\u00e8s, Ranc, S\u00e9ailles, Anatole France, Duclaux, Quillard ou Guyot. Ou de Trarieux, qui, lors d\u2019une suspension d\u2019audience apr\u00e8s l\u2019\u00e9vocation du \u00ab\u00a0faux Henry\u00a0\u00bb, a invit\u00e9 dans la salle des t\u00e9moins quelques uns d\u2019entre eux \u00e0 se retrouver \u00e0 son domicile, le dimanche 20 f\u00e9vrier, veille du r\u00e9quisitoire de l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral et des plaidoiries des avocats, pour fonder, selon le mot d&rsquo;Ernest Psichari, qui h\u00e9bergeait alors Zola et qui deviendra le premier secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019association en vue,\u00a0<i>\u00ab\u00a0de former un groupe ou une association, de fonder une ligue \u2014\u00a0le mot ne se pr\u00e9cisait peut-\u00eatre pas encore dans sa pens\u00e9e \u2014\u00a0quelque chose qui serait la sauvegarde des droits individuels, la libert\u00e9 des citoyens et leur \u00e9galit\u00e9 devant la loi\u00a0\u00bb<\/i>. C&rsquo;est l&rsquo;origine de\u00a0<a class=\"external\" href=\"https:\/\/www.ldh-france.org\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">la LDH<\/a>. Picquart, au contraire, est rest\u00e9 silencieux lors du proc\u00e8s sur les preuves qu\u2019il d\u00e9tenait de l\u2019innocence de Dreyfus, se limitant au cadre pr\u00e9cis que les autorit\u00e9s politiques et militaires lui avaient fix\u00e9. Ce qui n\u2019emp\u00eache pas qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 ensuite sanctionn\u00e9 par l\u2019arm\u00e9e, mis en r\u00e9forme et emprisonn\u00e9 \u00ab\u00a0pour fautes graves dans le service\u00a0\u00bb. Mais c&rsquo;est Jaur\u00e8s qui publiera\u00a0<i>Les Preuves<\/i>, un livre qui sera ensuite la grande r\u00e9f\u00e9rence de Pierre Vidal-Naquet lors de sa publication, en 1958, de\u00a0<i>L&rsquo;Affaire Audin<\/i>, ouvrage embl\u00e9matique de la p\u00e9rennit\u00e9 de l&rsquo;engagement dreyfusard contre les mensonges de l&rsquo;arm\u00e9e et de l&rsquo;Etat. Or, dans ce film qui pr\u00e9tend \u00eatre une \u00e9vocation historique de l&rsquo;affaire Dreyfus, Jaur\u00e8s est le grand absent.<\/p>\n<p>Ensuite, il est vrai aussi que, lib\u00e9r\u00e9, Picquart \u00e9tait \u00e0 Rennes lors du proc\u00e8s en r\u00e9vision de juillet 1899, mais en se tenant, l\u00e0 encore, \u00e0 l\u2019\u00e9cart des dreyfusards dont le quartier g\u00e9n\u00e9ral \u00e9tait la maison de Victor Basch, un jeune universitaire juif germanophone n\u00e9 en Autriche-Hongrie et r\u00e9cemment naturalis\u00e9, pr\u00e9sident de la section locale de la LDH, o\u00f9 Picquart ne voulu pas r\u00e9sider, comme le faisaient Jaur\u00e8s et d&rsquo;autres dreyfusards ; c\u2019est pourtant l\u00e0, au Gros-Ch\u00eane, que Labori, apr\u00e8s l\u2019attentat qu\u2019il a subi, passa ses huit jours de convalescence avant de reprendre sa place au proc\u00e8s. Et, quand Dreyfus a accept\u00e9 la gr\u00e2ce pr\u00e9sidentielle qui lui rendait la libert\u00e9, Picquart a eu pour lui des mots insultants, l\u2019accusant de se satisfaire d\u2019avoir\u00a0<i>\u00ab\u00a0la peau sauve\u00a0\u00bb<\/i>\u00a0et d\u2019abandonner\u00a0<i>\u00ab\u00a0pour des raisons p\u00e9cuniaires\u00a0\u00bb<\/i>\u00a0la cause de sa r\u00e9habilitation. Preuve de ce qu\u2019il restait, malgr\u00e9 son r\u00f4le dans l\u2019Affaire, profond\u00e9ment impr\u00e9gn\u00e9 de pr\u00e9jug\u00e9s antis\u00e9mites. Non pas d\u2019un antis\u00e9mitisme forcen\u00e9 \u00e0 la Drumont, mais d\u2019un antis\u00e9mitisme insidieux, d\u2019une jud\u00e9ophobie tenace et diffuse qui est probablement encore plus redoutable.<\/p>\n<p>Le film invente une amiti\u00e9 \u00e9troite entre Picquart et l\u2019avocat Louis Leblois. Ils s\u2019\u00e9taient connus comme lyc\u00e9ens \u00e0 Strasbourg, puis l\u2019un \u00e9tait devenu avocat et l\u2019autre officier. C\u2019est \u00e0 lui que Picquart, en juin 1897, lorsqu\u2019il s\u2019est senti menac\u00e9 en raison de son enqu\u00eate sur le v\u00e9ritable traitre, Esterhazy, a confi\u00e9 des papiers en lui faisant promettre de ne rien r\u00e9v\u00e9ler de leur contenu \u00e0 ceux qui d\u00e9fendaient l\u2019innocence de Dreyfus, sauf si lui-m\u00eame venait \u00e0 dispara\u00eetre. Leblois, dreyfusard lui-m\u00eame, en a parl\u00e9 \u00e0 ses amis qui l&rsquo;ont suppli\u00e9 de leur en montrer le contenu, et il finit par rompre sa promesse \u00e0 Picquart, et, au prix d&rsquo;une violation du secret professionnel, leur communiqua les documents<a class=\"external\" href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/gilles-manceron\/blog\/171119\/j-accuse-une-fiction-reussie-au-recit-imaginaire#_ftn2\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">[2]<\/a>. Ce dreyfusard engag\u00e9, avec qui Picquart se brouilla avant la publication de l&rsquo;article \u00ab J&rsquo;accuse ! \u00bb de Zola, devint en 1900 l\u2019un des conseillers juridiques de la LDH dont il avait \u00e9t\u00e9 l\u2019un des fondateurs et il remplacera en 1903 Lucien Herr \u00e0 son comit\u00e9 central. De retour en Alsace en 1918, il pr\u00e9sida sa section de Strasbourg et travaillera \u00e0 un livre sur l\u2019Affaire qui paraitra au lendemain de sa mort en 1928. Une trajectoire bien diff\u00e9rente de celle de Picquart, qui, devenu g\u00e9n\u00e9ral puis ministre de la Guerre en 1907, sera, par exemple, attaqu\u00e9 violemment \u00e0 la Chambre par Jaur\u00e8s qui d\u00e9non\u00e7ait le massacre d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de toute la population d\u2019un village, quelque 150 personnes, y compris femmes et enfants, lors de la conqu\u00eate du Maroc, massacre que Jaur\u00e8s qualifiait d\u2019<i>\u00ab\u00a0attentat contre l\u2019humanit\u00e9\u00a0\u00bb,\u00a0<\/i>pour avoir dissimul\u00e9 un t\u00e9moignage sur ce crime, reproduisant les pratiques de l&rsquo;\u00e9tat-major lors de l&rsquo;Affaire :\u00a0<i>\u00ab Voil\u00e0 o\u00f9 en est celui qui fut le colonel Picquart \u00bb<\/i>, dit-il en avril 1908<a class=\"external\" href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/gilles-manceron\/blog\/171119\/j-accuse-une-fiction-reussie-au-recit-imaginaire#_ftn3\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p><b>A quoi conduisent les inventions du film\u00a0?<\/b><\/p>\n<p>En inventant ainsi un personnage nomm\u00e9 Picquart, qui serait, comme l\u2019\u00e9crit l\u2019\u00e9diteur de la traduction fran\u00e7aise du roman, celui qui, \u00ab\u00a0contre les pr\u00e9jug\u00e9s, contre l\u2019Arm\u00e9e, contre un pays tout entier\u00a0\u00bb, aurait \u00ab\u00a0fait surgir l\u2019indicible v\u00e9rit\u00e9 \u00bb, le film construit une fiction. Il donne le beau r\u00f4le \u00e0 un officier d\u2019une arm\u00e9e qui avait pourtant de lourdes responsabilit\u00e9s dans l\u2019affaire et qui est rest\u00e9e largement, pendant un si\u00e8cle, dans le d\u00e9ni de l\u2019injustice qu&rsquo;elle avait commise. Il invente une belle histoire d&rsquo;amiti\u00e9 entre un officier sup\u00e9rieur et un avocat dreyfusard, qui enjolive cet \u00e9pisode de l&rsquo;histoire. Et cette polarisation du film sur un tel personnage fictif, dont le r\u00f4le est enjoliv\u00e9, est grave, puisqu\u2019il s\u2019agit de l\u2019image donn\u00e9e \u00e0 nos concitoyens d\u2019un \u00e9pisode fondateur de notre R\u00e9publique. Cela conduit \u00e0 l\u2019occultation de l\u2019action des vrais dreyfusards qui, en r\u00e9agissant \u00e0 l\u2019injustice commise, ont inaugur\u00e9 un engagement universaliste pour les droits de tous les hommes, dont on peut constater qu\u2019il reste en 2019 une aspiration durable dans notre soci\u00e9t\u00e9, y compris lorsqu\u2019il faut s\u2019opposer \u00e0 des d\u00e9cisions injustes des institutions de la R\u00e9publique. Ce moment fondateur ne peut \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 des histoires d\u2019espions, d\u2019indics et d\u2019experts en analyses graphologiques, qui font certes le charme d\u2019un roman, ou \u00e0 des conflits de personnes dans le milieu \u00e9troit des officiers de l\u2019arm\u00e9e d\u2019alors. L\u2019\u00ab\u00a0insurrection des consciences\u00a0\u00bb qui a \u00e9t\u00e9 celle des dreyfusards s\u2019opposait \u00e0 des forces politiques et id\u00e9ologiques conservatrices qui avaient largement partie li\u00e9e avec l\u2019Eglise catholique d\u2019alors, profond\u00e9ment antir\u00e9publicaine\u00a0et impr\u00e9gn\u00e9e d\u2019antis\u00e9mitisme. Leur engagement a constitu\u00e9 un approfondissement de la notion de droits de l\u2019homme formul\u00e9e pendant la R\u00e9volution fran\u00e7aise et \u00e0 laquelle les dreyfusards se r\u00e9f\u00e9raient fortement. Ils y ont int\u00e9gr\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de refuser les discriminations raciales au m\u00eame titre que toutes les injustices. On a affaire \u00e0 un tournant important dans l\u2019histoire contemporaine de la France. L\u2019image qu\u2019en donne un film qui lui est consacr\u00e9 n\u2019est pas indiff\u00e9rente.<\/p>\n<p>A partir de cet \u00e9v\u00e9nement, la probl\u00e9matique de la d\u00e9fense des droits de l\u2019homme a \u00e9t\u00e9 affirm\u00e9e dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. Y compris en prenant en compte les droits sociaux. L\u2019universitaire Victor Basch a \u00e9crit, par exemple\u00a0:\u00a0<i>\u00ab\u00a0Toujours je me souviendrai du soir o\u00f9, le c\u0153ur un peu battant, je m\u2019en allais vers la Bourse du travail de Rennes demander aux chefs ouvriers de nous venir en aide. Toujours je me souviendrai de l\u2019accueil qu\u2019ils me firent et du magnifique d\u00e9vouement qu\u2019ils d\u00e9ploy\u00e8rent\u00a0: durant trois semaines, ils vinrent nous chercher, Jaur\u00e8s, Labori et moi, deux fois par jour, pour nous reconduire du Conseil de guerre au Gros-Ch\u00eane, derni\u00e8re maison de la ville \u00e0 l\u2019or\u00e9e de la banlieue, o\u00f9 j\u2019habitais. C\u2019est gr\u00e2ce au concours du peuple que nous f\u00fbmes victorieux.\u00a0\u00bb<\/i>\u00a0Et la plupart des dreyfusards ont pris en compte dans leur combat pour les droits de l\u2019homme les aspirations \u00e0 la justice \u00e9manant des travailleurs qui demandaient la reconnaissance de leurs droits sociaux. En 1910, les dreyfusards se sont mobilis\u00e9s pour d\u00e9fendre le \u00ab\u00a0Dreyfus ouvrier\u00a0\u00bb, Jules Durand, charbonnier du Havre, fondateur d\u2019un syndicat, qui avait \u00e9t\u00e9 victime \u00e0 son tour d\u2019une machination judiciaire. On retrouve dans les p\u00e9titions en sa faveur les noms du pr\u00e9sident d\u2019alors de la LDH, Francis de Pressens\u00e9, et aussi de Pierre Quillard, Anatole France, Emile Durkheim, Victor Basch, Lucien Herr et bien d\u2019autres. Alfred Dreyfus lui-m\u00eame s\u2019est joint aux protestataires. Mais inutile de dire qu\u2019on y chercherait en vain celui du g\u00e9n\u00e9ral Georges Picard devenu ministre, acquis \u00e0 une R\u00e9publique pour qui les droits de l\u2019homme ne s\u2019\u00e9tendent, dans les faits, ni aux ouvriers ni aux indig\u00e8nes des colonies. Comme l&rsquo;a \u00e9crit Jaur\u00e8s, qui s&rsquo;est aussit\u00f4t engag\u00e9 pour ce\u00a0\u00ab\u00a0Dreyfus ouvrier\u00a0\u00bb, il est un combat plus dur encore\u00a0\u00e0 mener que celui contre\u00a0<i>\u00ab la raison d&rsquo;Etat militariste \u00bb\u00a0<\/i>:\u00a0c&rsquo;est celui contre\u00a0<i>\u00ab la raison d&rsquo;Etat capitaliste \u00bb<\/i>.<\/p>\n<p><b>Faut-il voir ce film, faut-il encourager le public \u00e0 le voir\u00a0?<\/b><\/p>\n<p>Chacun est libre de voir ce film qui, il est vrai, a d\u2019ind\u00e9niables qualit\u00e9s cin\u00e9matographiques. Les d\u00e9cors et les images sont belles \u2014 malgr\u00e9 une utilisation de l\u2019infographie parfois discernable\u00a0\u2014, les dialogues, cisel\u00e9s et tranchants, tirent le meilleur parti du roman de Robert Harris, les personnages sont incarn\u00e9s par des com\u00e9diens de valeur, \u00e0 commencer par Jean Dujardin dans le r\u00f4le du colonel Picquart. Roman Polanski a apport\u00e9 dans ce film une nouvelle preuve de son talent de cin\u00e9aste. Et son film a quoi qu&rsquo;il en soit\u00a0le m\u00e9rite de transmettre quelques id\u00e9es fortes sur l\u2019affaire Dreyfus, sur la pr\u00e9sence importante de l\u2019antis\u00e9mitisme autour de 1900 dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise et les r\u00e9sistances qui, gr\u00e2ce \u00e0 Zola et \u00e0 d\u2019autres, lui ont \u00e9t\u00e9 oppos\u00e9es. Les spectateurs peuvent en d\u00e9duire aussi que l\u2019affrontement est parfois n\u00e9cessaire avec les institutions de la R\u00e9publique quand leurs actes sont liberticides, qu\u2019il peut \u00eatre indispensable de les d\u00e9noncer, et que les combattre est parfois le meilleur moyen de les am\u00e9liorer et de pr\u00e9parer l\u2019avenir. Le\u00e7on utile en 2019 o\u00f9 nombre de politiques publiques suscitent l&rsquo;indignation.<\/p>\n<p>Faut-il encourager le public \u00e0 le voir\u00a0? Ses d\u00e9fauts \u00e9voqu\u00e9s ci-dessus incitent cependant \u00e0 en douter. Le projeter devant un public scolaire ou dans le cadre d\u2019un cin\u00e9-d\u00e9bat implique de faire la critique historique s\u00e9rieuse des trouvailles de son sc\u00e9nario. Or, tous les textes et tous les mots qui pourront l\u2019entourer auront moins de poids que ce film habilement r\u00e9alis\u00e9 par un grand cin\u00e9aste, m\u00eame si ses inventions fictionnelles risquent de renforcer des ignorances et des id\u00e9es\u00a0fausses. A chacun de choisir.<\/p>\n<p><a class=\"external\" href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/gilles-manceron\/blog\/171119\/j-accuse-une-fiction-reussie-au-recit-imaginaire#_ftnref\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">[1]<\/a>\u00a0Comme semble l\u2019indiquer, dans le dossier de presse diffus\u00e9 lors de la pr\u00e9sentation du film \u00e0 la Mostra de Venise, cet \u00e9change entre Pascal Bruckner et Roman Polanski\u00a0: \u00e0 la question\u00a0<i>\u00ab En tant que juif pourchass\u00e9 pendant la guerre, que cin\u00e9aste pers\u00e9cut\u00e9 par les staliniens en Pologne, survivrez-vous au maccarthysme n\u00e9of\u00e9ministe d\u2019aujourd\u2019hui\u00a0?\u00a0<\/i>\u00bb, il a r\u00e9pondu\u00a0:\u00a0<i>\u00ab Il y a des moments de l\u2019histoire que j\u2019ai v\u00e9cus moi-m\u00eame, j\u2019ai subi la m\u00eame d\u00e9termination \u00e0 d\u00e9nigrer mes actions et \u00e0 me condamner pour des choses que je n\u2019ai pas faites. \u00bb<\/i><\/p>\n<p><a class=\"external\" href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/gilles-manceron\/blog\/171119\/j-accuse-une-fiction-reussie-au-recit-imaginaire#_ftnref\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">[2]<\/a>\u00a0Gilles Manceron, Emmanuel Naquet et Philippe Oriol, \u00ab\u00a0Louis Leblois, l\u2019avocat qui joua davantage qu\u2019un second r\u00f4le\u00a0\u00bb, in Gilles Manceron et Emmanuel Naquet,\u00a0<i>\u00catre dreyfusard hier et aujourd\u2019hui<\/i>, PUR, 2009.<\/p>\n<p><a class=\"external\" href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/gilles-manceron\/blog\/171119\/j-accuse-une-fiction-reussie-au-recit-imaginaire#_ftnref\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">[3]<\/a>\u00a0<i>Jean Jaur\u00e8s, Vers l\u2019anticolonialisme. Du colonialisme \u00e0 l\u2019universalisme<\/i>. Textes r\u00e9unis par Gilles Manceron, Les Petits matins, 2015.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La position de Gilles Manceron, membre du comit\u00e9 central de la LDH, publi\u00e9e sur son blog. 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