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Le cas Hollande

Mediapart.fr

15 juin 2014 | Par Edwy Plenel

 

François Hollande sur les plages du débarquementFrançois Hollande sur les plages du débarquement © Reuters

La semaine écoulée confirme qu’avec un tel président de la République, le pouvoir socialiste n’a pas besoin d’ennemis pour trébucher. Le chemin de François Hollande n’est pas seulement à rebours de tous ses engagements. Il est aussi devenu illisible et incompréhensible, y compris pour les siens.

 

Le rôle de l’individu dans l’Histoire n’est pas seulement une question toujours ouverte, entre déterminisme et volontarisme. C’est aussi le titre d’une réflexion aussi oubliée qu’ancienne (elle date de 1898, ici sa version anglaise), dont la postérité ne fut pas sans incidence sur le XXe siècle qu’elle annonçait. Il s’agit en effet d’un essai de Georges Plekhanov (1856-1918), l’homme auquel on doit l’introduction du marxisme en Russie et la formation du Parti ouvrier social-démocrate, où les futurs révolutionnaires russes firent leurs premières armes avant de rompre avec un mentor jugé trop droitier.

Refusant toute vision mécaniste d’une Histoire d’avance écrite par ses causes générales, Plekhanov affirmait qu’elle s’invente dans une interaction multiforme entre ces dernières, les circonstances particulières et les initiatives individuelles. « La grandeur du grand homme ne consiste pas en ce que ses qualités personnelles donnent une physionomie individuelle aux grands événements de l’Histoire, précisait-il. Elle consiste en ce que le grand homme a des qualités qui le rendent le plus capable de servir les grandes nécessités sociales de son temps, lesquelles naissent par l’opération des causes générales et particulières. »

Autrement dit, résumait Plekhanov, « je peux faire l’Histoire sans avoir besoin d’attendre qu’elle se fasse ». Le constat, d’où le léninisme tirera son avant-gardisme jusqu’à l’impasse dictatoriale et sa dégénérescence totalitaire, vaut aussi bien pour les audaces victorieuses que pour les défaites annoncées. Si les hommes politiques agissent dans des situations qui, évidemment, les déterminent et leur échappent tout à la fois, leurs actions, choix et décisions, interagissent sur ces situations, en accélèrent, retardent, précipitent ou modifient le cours.

L’analyse de l’échec dans lequel s’est si rapidement fourvoyé le pouvoir né de la présidentielle de 2012 ne saurait faire l’impasse sur cette question, autrement dit celle du rôle individuel de François Hollande dans cette situation si catastrophique que son propre premier ministre, Manuel Valls, redoute désormais à voix haute que la gauche toute entière ne s’en relève jamais (« La gauche peut mourir », à lire ici). Certes, personnaliser, c’est souvent dépolitiser. Et les questions individuelles de comportement ou de psychologie ne peuvent servir d’excuses à des choix politiques collectivement assumés par tous ceux qui nous gouvernent depuis deux ans.

Reste que, sous la Cinquième République, le rôle de l’individu dans l’Histoire se ramène d’abord à celui de la personnalité qui l’incarne, le président. Régime archaïque, tant son césarisme bonapartiste dévitalise la volonté populaire, sa force institutionnelle est intrinsèquement sa faiblesse démocratique. Tout ou presque y procède d’un seul. Quand le président américain peut être un ancien acteur hollywoodien (Ronald Reagan) ou un rejeton de l’oligarchie politique (George Bush Jr) qui donne vie à un rôle en grande part scénarisé et mis en scène par d’autres, dans un jeu complexe de pouvoirs et contre-pouvoirs, le président français est d’emblée renvoyé à une immense solitude par des institutions d’essence monarchique plutôt que républicaines d’esprit.

Il n’est pas seulement comptable au premier chef. Il est aussi lui-même agi, transformé et révélé par les institutions qu’il préside, dans une métamorphose incertaine où sa personnalité intervient tout autant que sa politique. À cette aune, il y a bien un cas Hollande dont l’effet négatif est loin d’être négligeable sur son propre camp. Politiquement, le constat est devenu une évidence : l’orientation qu’il a donnée à sa présidence est contraire à ses engagements électoraux et à rebours de son histoire partisane. Mais, personnellement, il y ajoute la confusion désastreuse de choix faits sans mode d’emploi, sans débat avec sa famille politique ni pédagogie pour ceux qui l’ont élu, dans un mélange d’embardées, d’amateurisme et d’improvisation qui ne cesse de désespérer ses plus proches.

À l’instar d’une rupture sentimentale qui se ferait sans un mot d’explication de celle ou celui qui part, François Hollande, seul dans son château, égare la gauche en lui faisant faux bond sans jamais lui expliquer pourquoi. Comme si c’était indicible ou inavouable. C’est une des données de l’actuelle dynamique régressive qui, électoralement, ne fait surgir aucune alternative à la déroute socialiste : par son échappée solitaire et silencieuse, si loin du personnage qu’il prétendait être en façade, le président élu par toute la gauche plonge celle-ci, tout entière, dans la stupéfaction, l’entraîne dans la dépression, l’enferme dans le désarroi. Et, de ce point de vue, la toute dernière séquence est aussi exemplaire que caricaturale.

Deux choix symboliques proprement inimaginables

Avec François Hollande, même les rendez-vous les plus prévisibles s’épuisent rapidement comme si cette présidence, décidément, avait le souffle court et l’imaginaire pauvre. La séquence mémorielle et internationale, celle des commémorations du 6 juin 1944, où il s’est affiché en hôte du monde, n’aura duré que l’espace d’un week-end de la Pentecôte. Sans doute parce que, enfermé dans sa bulle présidentielle, il s’est convaincu qu’un passé figé parle d’évidence pour un présent mouvant, incertain et embrumé. Or, pour en dissiper les brouillards, les lumières du passé ne seront d’aucun secours sans clarté sur le futur promis.

Au lieu de quoi, cette présidence propose un tête-à-queue incessant où elle fait perdre toute boussole à la gauche dont elle est issue, la privant en quelque sorte de sens de l’orientation, autrement dit s’entêtant à la désorienter. Alors même qu’elle fait face à des mouvements sociaux prévisibles et annoncés, ceux des intermittents et des cheminots qui la mettent en porte-à-faux par rapport à ses engagements passés et à son assise sociale (lire ici l’article de Rachida El Azzouzi), la voici qui se signale aux siens par deux décisions symboliques proprement inimaginables.

« Mon véritable adversaire, c’est la finance », avait déclaré le candidat Hollande. Et, donc, mardi 10 juin, il nomme comme conseillère à l’Élysée une économiste fort libérale, Laurence Boone, qui officiait jusque-là au sein de la deuxième plus grande banque outre-Atlantique, la Bank of America. « C’est pour la jeunesse de notre pays que je veux présider la France », déclarait encore le candidat Hollande, dans le même discours du Bourget du 22 janvier 2012. Et, donc, jeudi 12 juin, il propose la nomination au poste essentiel de Défenseur des droits d’un vieux routier du chiraquisme, symbole de l’entre-soi d’une classe politique rétive au renouvellement, Jacques Toubon, 73 ans le 29 juin prochain, lequel terminerait son mandat de six ans dans sa quatre-vingtième année s’il était effectivement désigné.

« J’ai des inclinations à gauche », a confié au Monde la nouvelle conseillère élyséenne. La précision est importante tant on ne s’en était pas aperçu à lire, dans le quotidien libéral L’Opinion, les chroniques de cette publiciste des vulgates économiques les plus conformistes et les moins progressistes (lire ici l’article de Lénaïg Bredoux). Hostile à la régulation des banques, Laurence Boone qualifiait même, le 26 mai dernier, soit seulement deux semaines avant sa nomination, de « massacre » la politique économique du pouvoir, malgré tous les efforts de ce dernier pour séduire le patronat au risque de désespérer les salariés. « Les choix de politique économique sont quasiment inexistants, écrivait-elle. La déclaration de politique générale de Manuel Valls l’annonçait : c’est un programme qui ne vise ni à soutenir la demande à court terme, ni à élever le potentiel de croissance de long terme. »

Jacques Toubon avec Jean Tiberi, en 1997.
Jacques Toubon avec Jean Tiberi, en 1997. © Reuters

Si Jacques Toubon s’est fait plus discret – encore qu’il aurait carrément écrit à François Hollande pour se porter candidat –, son itinéraire parle pour lui. Élus socialistes, pétitionnaires de gauche, spécialistes de la justice ne se sont pas privés de le rappeler à un président aussi oublieux qu’indifférent. Comment transformer en Défenseur des droits rigoureux et audacieux, indépendant et inventif, un homme qui s’est distingué en ne votant finalement pas la loi Badinter abolissant la peine de mort, en s’opposant à la dépénalisation de l’homosexualité, en ne s’associant à aucun des grands combats pour la défense et l’élargissement des libertés, notamment les droits des femmes et les droits des étrangers ? Et, qui plus est, en se comportant, quand il fut ministre de la justice, en gardien des siens plutôt qu’en garde des Sceaux, s’efforçant de ralentir ou d’entraver les investigations judiciaires sur des affaires de financement politique ?

C’est devant le club Droits, justice et sécurités que François Hollande était venu, en 2012, présenter ses propositions de candidat sur la justice. Et c’est ce club DJS, rassemblement de juristes, avocats, magistrats, hauts fonctionnaires, etc., peu portés à la dissidence et toujours loyaux envers le Parti socialiste, qui lui répond de façon cinglante, en jugeant « choquante et même déplacée » cette nomination d’un homme dont la carrière ininterrompue est ainsi résumée : « Jacques Toubon, Défenseur des droites ». Faut-il préciser que l’actuelle présidente de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) dont le Défenseur des droits est membre de droit, Christine Lazerges, fut présidente du club DJS jusqu’en 2013 ? Faut-il ajouter que l’un des fondateurs de ce club n’est autre que l’avocat Jean-Pierre Mignard, qui a également manifesté son courroux ? Lequel est aussi l’ami personnel et le défenseur habituel de François Hollande (et, par ailleurs, l’avocat de Mediapart avec son cabinet Lysias – ce qui n’a aucun rapport mais doit être précisé).

Comment, pour des choix aussi symboliques que fonctionnels, François Hollande peut-il à ce point dérouter celles et ceux qui lui ont fait confiance, voire ceux-là même qui l’ont parfois aidé, soutenu et conseillé ? Il n’y aurait donc, dans les réseaux socialistes, fussent-ils modérés, aucun économiste sans lien professionnel avec le monde bancaire méritant de rejoindre la présidence de la République ? Et encore moins de personnalité nouvelle, intègre, indépendante et compétente à gauche capable d’assumer, d’impulser et d’imposer cette récente, décisive et encore trop discrète institution du Défenseur des droits chargée, tout à la fois, de protéger nos droits fondamentaux face à l’État, de lutter contre les discriminations et pour l’égalité, de veiller à la déontologie des forces de sécurité, de promouvoir les droits de l’enfant, etc. ?

François Hollande semble devenu l’otage consentant des institutions qui l’isolent, au point d’être incapable de consulter, solliciter et écouter ceux qui lui sont proches. Et cela vaut dans tous les domaines. Même ses plus fidèles soutiens dans les milieux culturels entrent en dissidence, tel Jean-Michel Ribes du théâtre parisien du Rond-Point, qui appelle à une « mobilisation citoyenne » parce que « la cause des intermittents du spectacle est celle de la défense des libertés fondamentales de la République ».

Un climat schizophrénique et neurasthénique

« Une forme de bras d’honneur », a brutalement déclaré à propos des deux nominations contestées l’animateur de l’aile gauche du PS, Emmanuel Maurel, en rappelant que les choix de Laurence Boone et de Jacques Toubon viennent après celui de Jean-Pierre Jouyet, ancien ministre de Nicolas Sarkozy, comme secrétaire général de l’Élysée en remplacement d’un haut fonctionnaire constamment fidèle à la gauche, Pierre-René Lemas. Bras d’honneur : l’image résume bien le fossé d’incommunicabilité qui s’est installé entre François Hollande et sa propre famille politique, ce sentiment qu’elle a d’être méprisée et ignorée.

Et comme si cela ne suffisait pas, cette semaine sidérante s’est terminée par l’annonce du premier ministre, Manuel Valls, d’une modification de l’emblématique loi sur le logement portée par celle qui en était encore ministre il y a peu, l’écologiste Cécile Duflot. Laquelle n’a pas hésité à évoquer une trahison des engagements de 2012 : « Ne soyons pas dupes, il sagit d’une opération qui consiste à attaquer une des véritables lois de gauche de ce mandat. Abroger la loi Alur reviendrait à trahir des engagements de campagne sans aucun effet positif sur la construction. »

Que tous ces choix – dont le plus emblématique, le pacte de responsabilité et ses dizaines de milliards d’économies pesant sur les ménages et les salariés, sera l’enjeu des prochains débats parlementaires – dessinent une orientation idéologique en sens opposé à celle qui accompagna l’élection de 2012, c’est l’évidence. Mais elle ne s’accompagne aucunement de l’habileté tactique, fût-elle cyniquement calculatrice, qui pourrait transformer ce tournant en nouvelle cohérence politique. Quelle est l’utilité de ressusciter un chiraquisme sans bataillons, alors même que la crise de l’UMP tétanise durablement la droite ?

François Hollande, sur les plages du Débarquement.
François Hollande, sur les plages du Débarquement. © Reuters

Quel bénéfice attendre d’une telle manœuvre aussi archaïque que sans ambition quand, sur une ligne semblablement d’ouverture à droite, François Hollande n’a pas su tendre la main à François Bayrou qui, pourtant, avait pris le risque public de voter pour lui au second tour ? Indifférence qui a renvoyé ce dernier vers ses anciens amis hier ralliés à Sarkozy et lui a ôté toute envie de venir au secours de cette présidence, d’autant moins que l’effondrement moral du sarkozysme ouvre un espace à droite à l’alliance UDI-MoDem.

De fait, la ligne suivie par ce pouvoir, jusqu’au choix comme premier ministre de Manuel Valls qui a toujours défendu au PS cette évolution vers la droite, est celle d’une nouvelle majorité au centre. Mais celui qui la conduit au sommet de l’État ne l’assume pas, refusant d’accompagner son faire d’un dire. Manuel Valls a au moins le mérite de la clarté quand il force son avantage en faisant comme si, par la grâce d’une promotion présidentielle, sa ligne, hier fort minoritaire, était devenue centrale au Parti socialiste (lire ici le récent article de Stéphane Alliès). À l’inverse, François Hollande ne cesse de brouiller et d’embrouiller, créant autour de sa présidence un climat schizophrénique et neurasthénique.

Tout pouvoir politique est une forme de récit. Une histoire que l’on raconte, une ambition que l’on propose. Son authenticité est une autre affaire, tant ce récit peut être mensonger ou sincère, fabriqué ou spontané. Dans tous les cas, son existence est nécessaire pour que l’on comprenne et juge, pour que l’on puisse débattre et affronter, approuver ou contester. Or, d’une présidence l’autre, nous sommes passés de l’excès à l’absence. Au trop-plein du sarkozysme, ces cartes postales incessantes qui distillaient le poison de transgressions démocratiques, a succédé sous le hollandisme un vide fait d’appauvrissement et d’épuisement.

Comme si la présidence de François Hollande était marquée par son incapacité à inscrire son action dans un récit politique affichant et défendant sa cohérence, aussi discutable et contestable soit-elle par ailleurs sur le fond de ses orientations. Proches ou lointains de l’individu, soutiens ou adversaires de sa politique, impliqués dans l’action gouvernementale ou lui cherchant une alternative, tous les cercles concentriques de la gauche, dans sa diversité, se perdent en conjectures sur cette énigme d’un homme qu’ils ne comprennent plus et qui leur échappe. La réponse est sans doute à l’intersection du pouvoir et de la personnalité, de l’effet révélateur de l’un sur l’autre, tant nos institutions présidentielles sont plus fortes que les individus que, dans le même mouvement, elles dévorent et dévoilent.

« On abîme le pays lorsqu’on abîme le président », a récemment déclaré pour le défendre une ancienne journaliste, son ex-compagne, Valérie Trierweiler, entonnant le refrain du « Hollande bashing » comme cause des malheurs de cette présidence. Comme si le pays ne pouvait être abîmé par un président qui s’abîme tout seul ! Comment ne pas penser à cette formule de Karl Marx, en 1878, à destination de ses camarades sociaux-démocrates allemands : « Ils sont atteints de crétinisme parlementaire au point de se figurer qu’ils sont au-dessus de toute critique et de condamner la critique comme un crime de lèse-majesté ! »

Aussi zélé soit-il, le crétinisme présidentiel, ou plutôt présidentialiste, ne réussira pas à sortir cette présidence de l’impasse dans laquelle elle s’est enferrée de son propre chef.

 

Où est la gauche ?

Par Denis Sieffert12 juin 2014

Une bataille hautement symbolique

« Intermittent », ça ne fait pas très sérieux. Il y a déjà dans ce mot comme un fameux risque de malentendu. Quelque chose qui aurait à voir avec l’inconstance, voire le dilettantisme. Plus ou moins consciemment, plus ou moins cyniquement, le Medef en joue. C’est ne pas connaître, ou ne pas vouloir connaître, les métiers de la culture. Car si l’intermittence définit bien un statut social fait de parenthèses forcées et d’événements saisonniers, elle oublie dans ce qu’elle suggère une réalité plus complexe que l’on pourrait appeler, au contraire, la constance de l’engagement. Les intermittents sont, pour la plupart d’entre eux, des femmes et des hommes habités par leur art, qui ne connaissent pas d’heures, ni de week-end ni vraiment de repos, et qui d’ailleurs n’en veulent pas. J’ai évidemment conscience en disant cela de parler de la part la plus noble du « métier » : le comédien, le metteur en scène, le musicien, l’artiste, l’acrobate… Mais comment dissocier de celui-là cet autre qui lui est indispensable : le technicien, le régisseur, l’éclairagiste, la maquilleuse, le décorateur, et tous ceux sans lesquels les premiers ne pourraient pas exister ?

Défendre le statut d’intermittent, c’est défendre un principe. Une évidence. Il n’y a pas de rôle que l’on n’ait besoin d’apprendre et d’habiter, ni de création qu’on ne doive féconder. Il se trouve que je butine en ce moment les Carnets d’artiste de Philippe Avron, homme magnifique, qui nous a quittés en 2010. On y comprend de quoi sont faites ces intermittences où l’artiste « ne travaille pas ». La recherche de « l’ascèse du corps » du comédien qui se prépare à jouer Dom Juan : « Tant de tilleuls, tant de bains chauds, de peur de voix cassée, de médicaments pour arriver à la maîtrise du rôle et de la salle. » Et ce travail sur soi-même quand il faut faire entrer le rôle en soi : « Il faudrait que je laisse l’Idiot jouer à ma place, note encore Avron, être habité par Mychkine, vivre Mychkine. » Bien sûr, je ne prends pas là les plus mauvais exemples. Molière, Dostoïevski, Avron… Mais quelle que soit l’œuvre, et quel que soit l’art, le mime, le chant, le trapèze, la création, que ce soit à la Comédie-Française ou dans la rue, l’épreuve est la même. Et puis, il y a les moments de vide absolu. La recherche d’emploi – mot riche ici d’un beau double sens. Une autre forme d’angoisse qui ne laisse pas non plus l’esprit en paix. Ce sont ces vides, et ces temps d’incubation, qu’une société au comble du mercantilisme tente de contester. Certes, en dépit de quelques tentatives patronales, on ne remet pas en cause le régime des intermittents. On ne fait que le rogner, l’user à petit feu, le rendre inopérant et décourageant pour le plus grand nombre possible d’artistes.

Le conflit qui menace aujourd’hui les festivals d’été nous renvoie aussi à une interrogation qui nous est familière dans ce journal, et plus encore depuis les élections européennes : où est la gauche ? Que fait la gauche ? Son attachement à la culture a toujours été une marque de fabrique. La future gauche de gouvernement n’avait pas de mots assez forts, il y a deux ans encore, quand elle était dans l’opposition, pour stigmatiser les projets pusillanimes d’une droite armée de sa seule règle à calcul. En février 2013, Michel Sapin, alors ministre du Travail, avait encore affirmé qu’« un régime pour salariés précaires a forcément un solde négatif ». Façon de dire que la culture ne tient pas dans un tiroir-caisse. Même dit sans trop de poésie, c’était bien. Mais aujourd’hui ? Son collègue François Rebsamen semble s’apprêter à ratifier un texte qui constituerait un nouveau recul pour les intermittents. Comme dans le dossier des retraites, les socialistes auraient-ils pris le relais de la droite ? Laquelle, en 2003, avait élevé à 507 heures de travail tous les dix mois (au lieu de douze mois précédemment) la barre qui ouvre le droit à indemnisation. Le texte du mois de mars que les intermittents contestent ces jours-ci s’y prendrait autrement, mais pour un même résultat. Il attaque sur deux fronts : aggravation de ce qu’on appelle le « délai de carence », soit un demi-mois supplémentaire d’attente pour des gens qui, pour beaucoup, sont des smicards, et augmentation de la cotisation.

La mauvaise foi régnant dans ce dossier, des chiffres tronqués circulent, exagérant du simple au triple le déficit causé par ce régime spécial. C’est au moins le mérite du médiateur nommé par le gouvernement, le député PS Jean-Patrick Gille, de reconnaître le mensonge des chiffres. Mais il faut aussi cesser d’accuser les intermittents de turpitudes dont ils sont le plus souvent victimes. Sans doute y a-t-il parmi eux quelques petits malins qui profitent du système, mais les gros contrebandiers, ce sont les entreprises publiques de radio et de télévision qui allègent leur masse salariale en transformant en intermittents des techniciens ou des « producteurs » qui devraient être des salariés. On aggrave ainsi un déficit tout en précarisant plusieurs catégories de personnel. Si le gouvernement veut faire des économies, c’est peut-être là qu’il doit les chercher. En respectant les particularités des métiers de la culture, et ce qu’ils ont de plus précieux : le temps de la création. Que deviendrait une société qui ne serait plus capable de faire vivre ses artistes ? Et une gauche qui serait complice de cette faillite ?

Nota Bene :

Carnets d’artiste (1956-2010), Philippe Avron, L’Avant-Scène Théâtre, « Quatre Vents figures », 312 p., 20 euros. On y reviendra car ce livre mérite mieux qu’une simple allusion.

Tafta, qui va là ?

Institut de recherche de la FSU

A la veille des élections européennes, deux sigles obscurs (Tafta et TTIP) ont surgi dans la campagne électorale et suscité des débats. Les porteurs du Tafta ont compris que ce serait plus difficile que prévu, et qu’il y avait un risque de perdre cette bataille. Daniel Rallet, Julien Rivoire et Hélène Cabioc’h nous donnent des armes pour que ce risque devienne réalité.

L’ Accord sur la libéralisation du commerce transatlantique (Tafta en anglais) ou sous une autre dénomination le Partenariat Transatlantique pour le Commerce et l’Investissement (TTIP) sont loin des sujets habituellement fréquentés par les médias et dans l’opinion. Mais de nombreux acteurs politiques et sociaux se sont emparés de ces questions ardues, et le succès rencontré sur le terrain par les collectifs locaux contre le Tafta qui se mettent actuellement en place témoigne d’une sensibilité remarquée dans une société où la dynamique des mobilisations est aujourd’hui problématique.

Cette émotion suscitée par le Tafta peut s’expliquer par la convergence de prises de conscience qui se complètent.

Une protestation contre l’absolutisme marchand

Le Tafta n’est pas qu’un accord commercial classique négocié entre partenaires concurrents, c’est fondamentalement un instrument que se donnent les entreprises transnationales désireuses de supprimer les barrières qui régulent et réglementent leurs activités de part et d’autre de l’Atlantique. Ces barrières réglementaires édictées par les pouvoirs publics sont considérées comme une gêne qui restreint leurs profits potentiels.

Qu’est ce qui les gêne ? : les droits des travailleurs, la protection sociale, les règles de sécurité sanitaire des aliments, les réglementations sur l’usage des substances chimiques toxiques, la législation sur la protection des données, la liberté d’accès aux semences agricoles, et même…les nouvelles réglementations bancaires mises en place pour 2008 pour réguler la finance.

Le Tafta vise aussi à créer de nouveaux marchés en ouvrant les marchés publics à la concurrence des sociétés transnationales, ce qui menace de déclencher une nouvelle vague de privatisations, y compris dans la santé et l’éducation.

« Tout ce qui est profitable doit avoir lieu ! » : cette injonction extrémiste portée par les multinationales, celle d’un capitalisme sans limites, apparaît insupportable et dangereuse à de nombreux citoyens et s’attaque à la plupart des secteurs de la société qui ont résisté jusqu’ici à la déferlante néo-libérale.

Cette offensive tous azimuts crée le sentiment d’un destin commun à refuser et d’un autre à construire. Elle crée des conditions favorables à l’émergence de mouvements rassemblant la diversité de la société (agriculteurs, artistes, salariés, consommateurs, usagers des services publics, défenseurs de l’environnement,…) , même si la tactique adverse va chercher à diviser en fragmentant la négociation. Par exemple, en acceptant dés le départ l’exception culturelle, la Commission européenne pensait avoir le champ libre pour le reste.

Une protestation contre le déni de démocratie

Voilà des mesures qui vont avoir une grande importance pour nos vies et qui concernent tous les secteurs de la société. Voici une privatisation et une marchandisation renforcée de la société, une menace radicale sur nos protections collectives. Ce ne sont pas des choses mineures.

Qui décide de cela ? De puissants lobbies économiques qui sont à la manœuvre, qui inspirent les textes (et parfois les écrivent), dans une absence totale de transparence. Les parlementaires et les ministres ne peuvent même pas avoir accès aux dossiers ou avec des précautions (consultation avec interdiction de faire des photocopies) relevant de la guerre froide. Sans compter les soupçons de corruption inévitable avec un tel déséquilibre entre les puissances d’intérêt et le pouvoir politique.

C’est un formidable écho au slogan du mouvement des Indignés « Ils ne nous représentent pas ».

C’est une formidable illustration du concept d’oligarchie quand on voit ces messieurs de l’ »Europe Business » (organisation patronale européenne dont le Medef est membre) discuter avec leurs compères américains de l’AmChan (Chambre de commerce américaine), enfermés dans des grands hôtels en compagnie des négociateurs représentant le gouvernement américain et la Commission Européenne. Tous les lobbies de l’industrie automobile, des banques, de l’industrie pharmaceutique, de l’agroalimentaire, de la chimie, ….sont étroitement associés aux négociations.

Le plus préoccupant , c’est que le Tafta a pour but d’accorder aux investisseurs étrangers un droit nouveau, celui d’entamer des poursuites contre des gouvernements souverains en les traduisant devant des tribunaux arbitraux privés en cas de perte de profit résultant d’une décision publique. Ce mécanisme de « règlement des différents entre investisseur et Etat » concerne toutes les règles publiques (de l’UE, des Etats, des Collectivités locales) et place le capital privé au même rang que les autorités publiques désignées démocratiquement.

Cette violente attaque contre les principes de la démocratie se double d’une autre menace. Le Tafta projette d’introduire sa propre version du principe de « transparence » (cynisme remarquable pour un processus où les négociations sont menées dans le plus grand secret). Il s’agit bien entendu de la « transparence » des Etats qui doivent informer préventivement les entreprises de leurs projets de réglementation, dés lors que ceux-ci peuvent nuire aux profits de celles-ci. C’est ainsi que la Commission européenne propose d’établir un Conseil de Coopération réglementaire qui devrait être informé de toute nouvelle proposition de réglementation supposée défavorable aux entreprises avant même qu’elle ne soit adoptée., accordant ainsi aux entreprises le pouvoir politique de contrôler a priori les Etats.

Ces dispositifs vont très loin puisqu’ils dénient aux pouvoirs publics la légitimité politique.

Une mobilisation de portée internationale

En ces temps où la tentation du repli national devient insistante, le Tafta a ceci d’intéressant qu’il oblige à lever la tête et à construire l’internationalisme.

Certes, on voit déjà comment le Front National essaie de récupérer l’hostilité au Tafta.

Certes, on peut concentrer la critique sur l’impérialisme américain. Et celui-ci est clairement à l’offensive : les Etats-Unis considèrent les normes européennes de sécurité alimentaire comme des obstacles et cherchent à imposer les leurs (poulet congelé et lavé au chlore, viande aux hormones, usage intensif des pesticides, OGM,…), ils attaquent les normes européennes REACH dans le domaine de la sécurité chimique et refusent d’élever leurs normes sociales au niveau minimum demandé par l’OIT.

Mais l’Union européenne est tout autant à l’offensive pour avoir sa part du gâteau. Et on ne peut pas plus se réfugier dans le rejet de l’UE car les grandes firmes françaises sont particulièrement actives dans ces négociations secrètes. Elles rêvent par exemple de forcer l’ouverture des marchés publics américains. C’est la Commission européenne qui a demandé que les réglementations financières introduites depuis 2008 figurent à l’ordre du jour ! La France, le Royaume-Uni, l’Allemagne sont à la manœuvre et sont soutenus par… les banques américaines qui y voient un moyen d’affaiblir les réglementations imposées par l’administration Obama !

Ensuite quand des militants d’Afrique ou d’Amérique Latine nous disent ; » votre campagne contre le Tafta c’est bien, mais tous ces dispositifs sont dans les accords qu’on a signé avec l’UE », on a l’impression qu’ils posent une bonne question. Entre le Nord et le Sud les traités bilatéraux qui ont déjà été signé sont fort inégaux. Les Africains mangent déjà du poulet congelé européen, ce qui a provoqué la disparition de nombreux paysans locaux.

Ce n’est qu’en défendant une mobilisation internationaliste, une mobilisation pour une autre Europe, pour un autre monde qu’on fera de cette lutte un vecteur de l’émancipation. En construisant des convergences entre les peuples, au lieu de les dresser les uns contre les autres. En défendant des positions communes par exemple comme l’Alliance pour un Mandat Commercial Alternatif (http://aitec.reseau-ipam.org/spip.p…), une coalition d’environ 80 organisations européennes de la société civile européenne qui a présenté 9 propositions aux candidats aux élections européennes.

Dans la grande tradition de Seattle (1999), qui a vu l’émergence du mouvement altermondialiste, la mobilisation contre le Tafta est déjà transatlantique, associant les syndicats, les ONG, les associations.

Cette perspective internationaliste concerne particulièrement le syndicalisme à un moment où les salariés du monde entier sont mis en concurrence, où les protections collectives sont affaiblies, où les normes sociales sont tirées vers le bas. Les partisans du Tafta font miroiter les gains en termes d’emploi pour rallier des forces sociales et syndicales à leur projet. Mais cet accord n’est pas fait pour l’emploi ! D’ailleurs, une étude commandée par la Commission européenne dont les hypothèses sont très optimistes avance que l’accord augmenterait de 0,5 % la croissance de l’UE d’ici 2027, soit quasiment rien.

L’expérience d’autres accords comme l’ALENA (entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique) conclu en 1994 montre des effets négatifs en termes d’emploi et de salaires.

Dans cette lutte au long cours qui s’annonce, le barrage médiatique a été franchi. Les porteurs du Tafta ont compris que ce serait plus difficile que prévu, et qu’il y a avait un risque de perdre cette bataille, comme ils ont perdu la bataille de l’ACTA (l’accord commercial anti-contrefaçon rejeté en 2012 par le Parlement européen au motif qu’il menaçait les libertés civiles en exigeant des fournisseurs Internet qu’ils surveillent et divulguent des informations sur les internautes)

Ils sont sur la défensive : le « règlement des différents investisseur-Etat » est sur la sellette, des ministres déclarent qu’il « ne faut pas s’alarmer à tort », qu’il « faut faire de la pédagogie »… Les situations dans lesquelles les puissants sont sur la défensive ne sont si nombreuses aujourd’hui.

Daniel Rallet

TAFTA, un article de l’institut de recherche de la FSU..

Stop tafta ! Potentiels d’une mobilisation à construire

En France, une vaste coalition de plus de 30 organisations s’est constituée en décembre 2013, dans laquelle les organisations syndicales Solidaires, CGT, FSU et Confédération paysanne, sont impliquées, aux côtés d’Attac, de la fondation Copernic, des économistes atterrés, de réseaux écologistes (les amis de terre, Collectifs contre le Gaz de Schiste, collectifs contre les Grands Projets Inutiles, Alternatiba etc…) d’organisations politiques (FdG, EE les Verts, Nouvelle Donne, NPA). Par Julien Rivoire

Des initiatives ont émergé de ce cadre collectif : rassemblement contre la réunion entre de grandes entreprises multinationales, et Karel de Gucht, négociateur duTAFTA, manifestation à Paris lors d’une journée européenne de mobilisation le 17 mai… D’autres sont en préparation, en lien avec les mouvements européens pour le second semestre 2014. Localement, de nombreuses réunions d’information se tiennent, souvent impulsées par Attac ou par des collectifs unitaires en constitution (actuellement 65 sont dénombrés) avec à chaque fois une affluence nettement supérieure aux initiatives prises ces dernières années sur des thématiques altermondialistes et antilibérales. De nombreuses collectivités locales se déclarent zone « Hors Tafta ». L’écoute et l’attente qui s’expriment nous invitent à penser aux campagnes similaires : celles menées contre l’AMI ou l’AGCS, voire dans sa dimension populaire à celle menée contre le TCE, même si la dynamique n’est pour l’instant pas comparable.

Le spectre très large des forces mobilisées fait toute la force de cette mobilisation naissante, et dans le même temps produit des difficultés inhérentes à ce type de mouvement porté par des mouvements qui ne se côtoient que trop rarement. Force du mouvement ancrée autour de problématiques spécifiques, dont la pluralité permet d’embrasser toutes les dimensions des combats sociaux : droits démocratiques, environnementaux, droits des salariés, combats pour des services publics de qualité… Cette diversité est source de dynamiques et de rassemblement pour autant qu’elle soit respectueuse de chacune de ces batailles. Les craintes exprimées par des mouvements « citoyens » de se voir relégués en combats secondaires est l’expression de difficultés récurrentes à articuler plutôt qu’à hiérarchiser les luttes sociales. D’autant que cette méfiance s’accompagne d’incompréhensions réciproques entre mouvements et organisations, incompréhensions liées en partie à des histoires militantes et des approches organisationnelles différentes, plus souvent peut être à des représentations stéréotypées de ces « cultures militantes ».

La construction du cadre unitaire a également fait émerger des débats légitimes et nécessaires, qui sans nécessairement devoir être tranchés pour agir se doivent d’être approfondis.

Comme dans tout mouvement social, la définition de la cible du combat est essentielle, et permet de passer au révélateur les analyses parfois différentes des parties prenantes à la mobilisation. La lutte contre le Tafta n’y échappe pas. Pour certains, ce projet de marché transatlantique met en exergue le projet impérialiste des Etats Unis, et serait le pendant économique de l’OTAN militaire. Un militant comme Raoul Marc Jennar ou le Parti de Gauche sont entre autres porteurs de cette approche. Pour d’autres, comme Attac, la cible principale se doit d‘être les multinationales, premières bénéficiaires des traités de libre échanges, quelque soit leurs nationalités. Au delà de ces débats tactiques se sont aussi des analyses de fond sur la nature du capitalisme européen (sous hégémonie des Etats-Unis versus intégré dans une lutte inter impérialiste), qu’il nous faudrait mener, en lien avec les débats portant sur la crise économique et politique de l’UE.

D’autre part, les débats traversant le syndicalisme européen, notamment au sein de la CES se sont invités au cours de la construction du collectif français. Ainsi, pour une partie de la CGT, l’opposition frontale aux négociations se devait d’être accompagné de propositions « en positif », position proche du compromis trouvé au sein de la CES entre des syndicats des pays Nord-européens, exportateurs parfois favorables au traité de libre échange avec l’espoir qu’il soit créateur d’emplois dans leur secteur d’activité, et des syndicats plus farouchement opposés.

La FSU, bien que présente dans la mobilisation, nationalement et localement, se doit de renforcer son implication dans ce type de mouvement. Pour la richesse des débats que cette mobilisation suscite, l’importance de cette lutte pour notre mouvement syndical opposé à la marchandisation et à la libéralisation du monde, ou car le rassemblement qu’il crée est une opportunité pour reprendre pied dans la bataille idéologique, les raisons ne manquent pas pour s’investir pleinement dans cette campagne.

Julien Rivoire

Intermittents, Unédic, Réformes : tentative de dossier

La LDH soutient les intermittents du spectacle :

Avant de vous plonger dans ce passionnant dossier, nous tenons à expliquer son existence. Quiconque s’intéresse un tant soit peu à la culture, ou aux mouvements sociaux, n’a pu échapper ces derniers mois aux différentes interventions des intermittents. Qui concernent les réformes de l’Unédic par les propositions du Medef. Nous avons souhaité défricher cette question, avec nos moyens, par le prisme des intermittents, mais également celui des chômeurs et précaires qui sont concernés par ces questions.

En résulte un article, dans lequel vous pouvez piocher par question dans des menus déroulants, mais aussi des dessins ludico-humoristiques. À la fin de cet article également, un pdf téléchargeable qui reprendra les dessins ainsi qu’une bibliographie utile. Merci pour votre lecture et votre partage.

Chapitre 1 – Être un intermittent du spectacle.

1---Intermittent-du-spectacle068C’est être un artiste ou un technicien travaillant de manière épisodique et irrégulière pour différents employeurs de l’audiovisuel, du cinéma ou du spectacle vivant. Ils font partie d’un régime spécifique d’indemnisation de l’assurance chômage. Pour pouvoir prétendre à l’ouverture de leur droit, les techniciens doivent cumuler 507 heures de travail sur 10 mois. On parlera plutôt de cachets pour les artistes.

C’est quoi, un intermittent du spectacle ?

 

Pourquoi est-ce d’usage de travailler en CDD ?

Que sont les annexes 8 et 10 ?

Qu’est-ce qu’un cachet ?

 

Chapitre 2 – L’Assurance-chômage et l’Unédic.

L’Assurance-chômage a pour objectif de protéger le salarié lorsque celui-ci perd son emploi et ce, en lui versant une indemnisation. Ce régime est obligatoire pour tout salarié ou entreprise du secteur privé et repose sur ces deux notions fondamentales : la solidarité interprofessionnelle et la mutualisation des risques entre les employeurs et les salariés, qu’importe le secteur ou la catégorie professionnelle.

L’assurance-chômage pour les nuls

 

L’Unédic (« Union Nationale interprofessionnelle pour l’Emploi dans l’Industrie et le Commerce »):


L’Unédic est donc au centre du système de l’assurance-chômage puisqu’elle a pour but principal de le gérer.

L’Unédic pour les nuls

 

2---Unedic065

Chapitre 3 – La réforme pour les nuls.


On crie à l’injustice ! Qu’il y a des privilégiés. Ce sont ces gens, là. Ces intermittents, précaires de la pire espèce, qui creusent un peu plus notre trou à tous. Un trou dans le porte-monnaie de la sécurité sociale. C’est un braquage bien organisé de l’assurance-chômage nourri par l’égoïsme sans fond d’une poignée !
Alors, ces rédempteurs de comptes que sont le Medef ou bien la Cour des comptes, bonnes gens qu’ils sont, se plient en quatre pour la France avec force d’accords.
Il y a cet accord du 22 mars dernier. Un peu trop fripon, on le polira le 17 avril. Quoi ! Ce ne sont pas des bêtes ! Non non, ils ont l’intelligence du chiffre. Du calcul exact. Mais c’est bien là que le problème se pose.
On impute avec largesse le déficit de l’assurance-chômage aux intermittents du spectacle alors que les méthodes de calcul employées sont erronées.
Supercherie donc !
Depuis longtemps dénoncée par les syndicats des intermittents du spectacles, par les économistes, par les analystes et par certains ministres… Ce devrait être un scandale, cela reste une poussière sous un tapis.
Et puis, à force de nous montrer le loup, on en oublierait presque la forêt. Le royaume de l’Unédic est vaste et boisé.
Ayons donc une pensée émue pour ces chômeurs à venir qui, transportés de la joie naïve d’avoir gagné leur procès aux prud’hommes pour licenciement abusif, se verront dans l’obligation de rendre jusqu’à 16 200 euros de dommages et intérêts à Pôle emploi. Merci qui ?

Il est important de rappeler ici qu’il n’existe pas de caisse spécifique des intermittents. Il n’y a qu’une seule caisse pour l’ensemble des salariés et employeurs du privé car l’Unédic repose sur la notion de régime de solidarité interprofessionnelle.

Un peu d’histoire

 

Un déficit, vraiment ?

Les accords du 22 mars 2014 et du 17 avril 2014 :

Vous en avez entendu parler, vous en avez lu des articles au sujet de ces nouveaux accords concernant le système de l’assurance-chômage, touchant aussi bien intermittent qu’intérimaire, précaire ou chômeur. Pourquoi de nouveaux accords ? À cause du déficit. Notamment celui du système d’assurance-chômage des intermittents du spectacle. Encore une fois.
Or, et c’est bien là le nœud du problème, cet argument avancé par le Medef et la Cour des comptes ne tient pas. La méthode employée pour le calcul de ce déficit est fausse. Pourquoi ?
Ce calcul a pour principe de mettre en comparaison le « déficit » des intermittents avec le déficit de l’ensemble de l’assurance-chômage.

Mais, on ne peut parler de déficit des annexes 8 et 10 puisqu’il n’existe aucune caisse spécifique aux intermittents du spectacle. Ceux-ci cotisent à la même caisse d’assurance-chômage que tout autre salarié et employeur du secteur privé.
Dès lors, comment serait-il possible de comparer le « déficit » des annexes 8 et 10 à celui de l’ensemble de l’assurance-chômage ? Les déficits comparés ne sont tout simplement pas de même nature.

Le calcul du déficit de l’Unédic repose sur la différence entre les allocations versées par Pôle emploi aux demandeurs d’emploi indemnisés ET la totalité des cotisations versées par l’ensemble des salariés du secteur privé et leurs employeurs. Il prend donc en compte les cotisations de toute une population active.
Quant au calcul du déficit des intermittents, il s’agit de la différence entre les allocations versées pendant des périodes de chômage ET la totalité des cotisations versées par les mêmes intermittents quand ils travaillent. Ici, seul l’apport des demandeurs d’emploi, eux-mêmes, est pris en compte.

C’est un non-sens et un grave détournement de l’idéologie qui sous-tend le système de l’assurance-chômage, puisque celle-ci repose, martelons-le encore une fois, sur la solidarité interprofessionnelle !

Qui plus est, il a souvent été reproché à l’Unédic (au sujet de ces fameux accords du 22 mars 2014), son manque de transparence puisque celle-ci n’a tout simplement pas communiqué les chiffres officiels sur l’ensemble du coût de l’accord.

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Quelques changements pour les intermittents et chômeurs :

Outre une augmentation de 2% sur leurs cotisations, les intermittents verront leur différé augmenté, aggravant une condition déjà précaire.
Qu’est-ce qu’un différé ? Il s’agit d’une franchise ou encore d’une carence visant à augmenter le délai ouvrant l’accès aux allocations chômage.
Lorsqu’un salarié intermittent ouvre ses droits, il dispose de 243 jours indemnisés. Il ne s’agit pas d’une période mais d’un capital de jours qui pourront être interrompus, décalés ou même supprimés notamment avec les heures de travail. Ce qui repousse la fin de l’indemnisation et donc la réouverture de nouveaux droits.
Pour le calcul des droits, on prend, comme salaire de référence, la somme des salaires bruts effectués auparavant. Les 7 premiers jours faisant suite à l’ouverture des droits ne sont pas indemnisés. Il s’agit d’un délai d’attente. Puis, un différé peut être appliqué, ce qui vient retarder encore un peu plus le début de l’indemnisation.
Ce deuxième différé s’applique à partir d’un salaire de référence de 8 500 euros (auparavant, c’était à partir de 20 000 euros). Il augmente considérablement pour les salaires bas et moyens.

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Et le chômeur, ce joyeux trublion ?

 

L’entrée en application de la réforme de l’Unédic devrait avoir lieu le 1er juillet 2014. Précarisant encore les petits revenus, cette mesure fortement contestée au sein des intermittents du spectacle donne déjà lieu à de nombreuses grèves dans le secteur, qui pèse désormais sur les festivals de cet été.

Retrouvez notre dossier sous format pdf pour une meilleure lisibilité des dessins, ainsi qu’une bibliographie – Consultable et téléchargeable ici :

http://imprimerienocturne.com/dossierintermittent.pdf

Politis : Editorial par Denis Sieffert

Par Denis Sieffert4 juin 2014

Le pari de l’espoir

La gauche est-elle capable de faire taire les éternels sceptiques qui vont nous répétant que les querelles de chapelles sont aussi immuables que le Massif central ou les Vosges ?

Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai aimé Yannick Noah tennisman. Et déjà moins le musicien. Mais je n’aime pas du tout le moraliste politique. Celui qui, après les européennes, vient nous dire à la télévision qu’il a « honte » de la France, et qu’il se sent « insulté ». Ces mots, j’aurais peut-être pu les prononcer il y a quinze ou vingt ans. Nous étions nombreux alors à croire que le Front national devait être combattu par des leçons de morale, qu’il fallait jeter l’opprobre sur ses adhérents, et placer en quarantaine ses électeurs pour éviter que notre société ne soit contaminée.

C’était encore le temps de SOS-Racisme. Depuis, nous sommes un peu redevenus matérialistes, au sens philosophique du terme. La situation, il est vrai, nous y a aidés. C’est une évidence aujourd’hui que ce sont aussi des ouvriers qui votent pour le Front national. Et qu’ils ne le font pas par adhésion à une idéologie d’extrême droite, et moins encore fascisante, mais en raison de leur situation sociale et d’un profond désespoir politique. On connaît la fameuse phrase de Marx : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. » Ce qui ne veut pas dire qu’on est mû par sa seule fiche de paie ou par sa feuille d’impôts, mais que notre condition d’être social est un facteur essentiel dans la formation de notre opinion. Mais il y faut ajouter l’espoir ou le désespoir, qui font partie de l’existence sociale telle qu’on la projette. On me pardonnera ce petit détour par une citation surannée. C’est une façon de rappeler à ceux dont la vie est confortable que leurs leçons de morale n’ont aucune prise sur des gens qui sont dans des situations de précarité parfois extrêmes. Non seulement ce « politiquement correct » est inefficace, mais il est contre-productif. Ces deux positionnements – le « moralisateur » et le « un peu matérialiste » – face à la montée du parti de Marine Le Pen et à la droitisation de notre société, c’est ce qui distingue en principe les dirigeants du PS d’une gauche sociale (dans laquelle j’inclus la gauche du Parti socialiste). Les premiers font d’autant plus de morale qu’ils ont oublié de faire du social. Les seconds ont compris – ils y ont parfois mis le temps ! – qu’il ne peut y avoir de raccourci. Et que la seule solution, c’est une politique qui ferait sortir les catégories les plus défavorisées du chômage ou de la peur du chômage.

C’est donc de ce côté qu’il faut chercher l’espoir. À condition, que cette gauche de la gauche sache se rassembler. Est-elle capable de faire taire les éternels sceptiques qui vont nous répétant que les querelles de chapelles sont aussi immuables que le Massif central ou les Vosges ? Nous voulons faire le pari que oui. En vingt ans, et malgré les effets d’optique dus à notre impatience, le paysage a finalement été sérieusement transformé. Les Verts se sont installés, puis le Parti de gauche est apparu, formant avec le Parti communiste une articulation originale, mais tellement perfectible. Politis a accompagné ces évolutions. Et mieux que cela : il y a contribué. Mais voilà qu’aujourd’hui de nouvelles transformations sont indispensables et urgentes. Cela ne se passe jamais dans la sérénité, et presque toujours dans la crise. Signe encourageant : depuis une semaine, les appels fleurissent, et plusieurs personnalités du Front de gauche ont pris la parole pour pointer les erreurs de stratégie et remettre en cause l’architecture actuelle de la coalition. Clémentine Autain, notamment, dans Politis, puis Pierre Khalfa, lundi dans le Monde, ont plaidé pour un rassemblement plus large que le Front de gauche. Même Jean-Luc Mélenchon n’est pas épargné.

L’enjeu d’un assouplissement des structures et d’une plus grande ouverture, c’est évidemment de permettre un rassemblement large de toutes les composantes de la gauche écologiste et sociale : de la gauche du PS au NPA, s’il le souhaite, en passant par la gauche des Verts, Nouvelle Donne, mais aussi le mouvement social et associatif. Le paradoxe, c’est que le Front de gauche, souvent critiqué, et si fragile, apparaît comme le pivot de ce rassemblement. Que les choses se passent autour de lui ou en son sein. Quoi qu’il en soit, la tâche est immense. Car il ne peut s’agir seulement d’un assemblage. Un corps de doctrine commun est à inventer. Il faut passer de nouveau à l’offensive sur les institutions, le temps de travail, la réforme fiscale, oser rompre clairement avec la religion de la croissance… et tant d’autres choses. C’est la raison d’être de Politis que d’œuvrer à cette tâche. C’est-à-dire rendre l’espoir.

Nota Bene :

N. B.

Nous accueillons cette semaine sur Politis.fr un nouveau blogueur, « le Yéti », qui a quitté Rue 89 pour nous rejoindre. Et nous entamerons la semaine prochaine un blog thématique sur la Coupe du monde de football. Enfin, nos excuses à nos lecteurs pour une faute dans l’édito de la semaine dernière. Le passage de dernière minute d’un pluriel en singulier a transformé « fourvoient » en « fourvoit » au lieu, bien sûr, de « fourvoie ». Comme disait notre une : à qui la faute ? Je ne vous le dirai pas…

Cette jeunesse qui manifeste contre le fascisme

POLITIS

8 juin 2014

Un an après la mort de Clément Méric, jeune militant anti-fasciste tombé sous les coups de l’extrême droite, ils étaient plusieurs milliers à lui rendre hommage à Paris, le 7 juin.

Plusieurs milliers de personnes se sont rassemblés [1], samedi 7 juin, à Paris, pour commémorer le premier anniversaire de la mort de Clément Méric, un jeune militant d’extrême-gauche tué à l’issue d’une bagarre avec des skinheads. Militants antifascistes, organisations syndicales et de jeunesse, partis de gauche, associations contre l’exclusion et collectifs féministes, tous s’étaient donnés rendez-vous place de la Bastille à 14h sous un soleil de plomb et dans la clameur des apophtegmes pour exprimer leur rejet et leur dégoût commun de l’extrême-droite. Pour l’occasion, certains militants ont fait le déplacement de loin comme Gildas Auzou, un militant Solidaires débarqué de Rouen « pour montrer que la résistance antifasciste est en France ». A quelques mètres, l’antenne parisienne du parti politique espagnol Podemos est également de la partie pour « exprimer son soutien et confondre sa voix avec les manifestants français », explique un de ses membres, Daniel Garcia.

« La manifestation ne se veut pas un temps de commémoration. Elle se veut une initiative politique, un moment de lutte. Car le combat contre l’extrême-droite est loin d’être gagné », peut-on lire sur un tract de l’organisation Alternative Libertaire. Sur les dizaines d’autres collectés de manière éparse, le mot d’ordre est également le même : « Face à la montée du Front national, il faut unir nos forces. » Cet après-midi là en effet, les slogans se font écho sans qu’une musique assourdissante ne vienne les contredire. « Pas de fachos dans nos quartiers, pas de quartiers pour les fachos ! » est repris en chœur successivement par les manifestants à commencer par les antifas. Ils ouvrent la marche, groupés en rangs serrés derrière une banderole qui proclame : « Un an après, plus que jamais combattons l’extrême droite. » Le Parti Pirate ferme le cortège. Au milieu, un jeune militant du NPA en hurle un autre dans un microphone, « Contre le fascisme et la misère, c’est la lutte sociale qui est nécessaire ! », tandis qu’un peu plus loin le bruit étouffé de « Les droits de l’homme sont remplacés par la terreur » parvient à ses oreilles.

La jeunesse a raison !

Les jeunes constituent la majorité de cette manifestation d’hommage à leur ancien compagnon de lutte mais également la preuve que « la rue n’appartient pas aux extrémismes de droite  » affirme François-Xavier, lycéen et membre d’Alternative Libertaire. Sur son T-shirt noir est imprimé le visage de Clément Méric sous lequel est inscrit en caractères blancs l’injonction « Plus jamais ça ».

« Si je suis ici, c’est pour réaffirmer ma solidarité avec un jeune homme de mon âge qui est mort il y a un an, explique-t-il. C’est inacceptable qu’aujourd’hui encore quelqu’un puisse être tué pour ses idées. C’est exactement la même chose qui s’est passée en Grèce avec le meurtre de Pavlos Fyssas par un militant d’Aube Dorée. La France, l’Europe ne doivent pas devenir les terrains de jeu des fascistes. Nous sommes là pour le rappeler. »

 

A ce jour, quatre personnes sont mises en examen dans l’affaire Clément Méric, dont deux sont en détention provisoire, poursuivis pour violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner.

Souvent critiquée pour son inaction ou sa démobilisation, la jeunesse était bel et bien présente dans la rue samedi, et pas seulement à Paris [2]. Vive et marchant d’un pas décidé jusqu’à Gambetta, elle a montré qu’elle poursuivait le même combat que Clément Méric contre le fascisme, le racisme, le sexisme et le capitalisme. « La semaine dernière, j’étais déjà avec les lycéens. C’est vivifiant de voir plein de jeunes dans la rue qui chantent et qui crient. Cette manifestation est pour moi l’une des plus belles démonstrations parmi toutes celles que j’ai pu faire en trente ans », s’émerveille Katel Benoît, une professeur à la retraite et présente également le jeudi 29 mai aux côté de l’UNL pour protester contre le FN suite aux résultats des élections européennes.

Spook : « C'est important d'être là aujourd'hui. L'antifascisme est une lutte de tous les jours. »

Spook : « C’est important d’être là aujourd’hui. L’antifascisme est une lutte de tous les jours. »

Darkos : « Je connaissais Clément Méric, on s'était vu plusieurs fois en manif. Cet hommage est important. Ça fait plaisir de voir qu'il y a du monde. »

Darkos : « Je connaissais Clément Méric, on s’était vu plusieurs fois en manif. Cet hommage est important. Ça fait plaisir de voir qu’il y a du monde. »

Maelyss, une jeune citoyenne de 19 ans venue rendre hommage à la mort de celui qui aurait eu son âge cette année, s’indigne approuvée par ses deux amis :

« Aujourd’hui, il y a une montée de l’extrême-droite. Les gens n’ont plus honte de dire qu’ils votent pour Marine Le Pen. Je pense que cette décomplexion est due à la crise. Ils ne savent plus quoi faire et le gouvernement ne les aidant pas ils se lancent dans la bêtise. Et ce qui me désole le plus, c’est que parmi ceux qui ont voté FN aux dernières élections européennes, 35% d’entre eux étaient des jeunes. »

La jeunesse de France n’est en effet pas homogène. Selon Yohan du Collectif Antifasciste Paris-Banlieue : « Le FN absorbe seulement une certaine jeunesse, en majorité non diplômée et qui a déserté les milieux associatifs, culturels ou syndicaux. » Cependant, à l’inverse de ces jeunes qui donnent leur voix à l’extrême-droite ou qui s’abstiennent, le jeune militant de 26 ans observe depuis un an le sursaut d’une partie de sa génération qui, selon lui pourrait bien remplacer l’ancienne dans la rue et dans la lutte contre le fascisme. « Aujourd’hui, il y a toute une jeunesse qui arrive, beaucoup plus diverse et multiculturelle et qui vient remplacée cette ancienne génération de militants de manière très dynamique, très ouverte prenant en compte toutes les formes d’oppression, épilogue-t-il tandis qu’une jeune femme passe prés de lui en brandissant une pancarte sur laquelle est inscrite « Vive la révolution ! ». Nous arrivons à un mouvement pluriel, peut-être moins structuré par les organisations traditionnelles mais qui est bien vivant. Il peut être l’avenir.  »

Bastos, porte-parole de l'Action Antifasciste Banlieue : « Je n'ai pas les chiffres de la manif mais c 'est une belle réussite, il y a du monde pour honorer la mémoire de Clément. Ça a demandé du boulot et l'union des différents groupes s'est bien passée. Je rappelle au passage qu'on a pas attendu les scores du FN pour attirer l'attention là dessus. »

Bastos, porte-parole de l’Action Antifasciste Banlieue : « Je n’ai pas les chiffres de la manif mais c ’est une belle réussite, il y a du monde pour honorer la mémoire de Clément. Ça a demandé du boulot et l’union des différents groupes s’est bien passée. Je rappelle au passage qu’on a pas attendu les scores du FN pour attirer l’attention là dessus. »

Unis dans la diversité

Derrière des militants antifascistes en ébullition, des syndicats de jeunesse et des partis politiques, dont le Parti de gauche et Ensemble !, sont venus se joindre à la manifestation. « C’est honteux ce qui est arrivé l’année dernière, s’indigne Camille Laine, membre à la coordination du Mouvement des Jeunes Communistes de France. Le MJC combat l’extrême-droite au quotidien. Il était donc logique que nous participions à ce rassemblement. » Derrière ces jeunes militants politiques, l’Union nationale des Lycéens (UNL) est également venue participer à « la construction d’une réplique suite au choc de la victoire du FN aux élections européennes », assène son président, Corentin Durand.

Parmi cette foule remontée contre la multiplication des actes racistes, sexistes et homophobes, se mêlent aussi des associations pour la lutte des droits de l’homme ainsi que des collectifs féministes. Unissant leur voix à celle des autres organisations, des femmes ainsi que des sans-papiers venus du Sénégal, du Gabon ou encore de la Mauritanie ont exprimé leur colère face à l’extrême-droite mais aussi leur déception envers la politique anti-sociale du gouvernement.

« Il est pour nous tout à fait normal qu’en tant que féministes nous soutenions cette manifestation antifasciste, relate le collectif 8 mars pour ToutES. D’une part, parce que l’extrême droite est une menace pour les droits des femmes en tant que telles, puisqu’elle a une vision essentialiste qui ne vise qu’à nous réduire à des outils de reproduction (…). D’autre part, beaucoup de femmes sont la cible directe de l’extrême droite et de ses discours, en tant que qu’étrangères ou non-blanches. C’est pour toutes ces raisons que nous devons nous inscrire de manière plus large dans la lutte antifasciste. »

Fatima-Ezzahra Benomar, secrétaire générale de l’organisation Les Effronté-e-es articule elle aussi cette lutte contre l’extrême-droite avec féminisme car depuis quelques temps elle s’alarme d’une recrudescence de violences sexistes perpétuées par des groupuscules réactionnaires et fascistes. « Suite à la Manif pour Tous et notamment grâce aux reculades du gouvernement notamment sur la PMA et la loi famille, ces derniers ont repris du poil de la bête », déplore-t-elle.

Outre le fascisme, le chef de l’Etat et son nouveau premier ministre se sont eux aussi attirés les foudres des manifestants. Car, si le cortège était rouge vif, il n’a laissé aucune place au rose. Les socialistes ni les MJS n’étaient présents et sans doute pas les bienvenus. « Pour nous, c’est très important que le gouvernement actuel applique les mesures pour lesquelles il a été élu. Mais, pour prendre un exemple parmi tant d’autres, le droit de vote des étrangers on l’attend encore, confie François-Xavier, le regard dans le vague. Les jeunes sont de moins en moins mobilisés parce qu’ils voient qu’au niveau politique rien ne change. Les partis qui sont élus ne tiennent jamais leurs promesses et aujourd’hui ne nous font plus rêver. »

Avant de partir rejoindre ses camarades de lutte, le jeune homme de 18 ans l’oeil pétillant et avec l’éloquence d’un tribun finit par conclure : « Je pense que c’est à toute la société civile de s’opposer à Marine Le Pen. C’est important que cette manifestation soit unitaire. Il est temps que toute la France se réveille et se rende compte qu’il y a une solidarité anti-fasciste qui existe et qui doit continuer. »

Nota Bene :

Reportage photos : Maxime François.Cette jeunesse qui manifeste contre le fascisme

Nos raisons d’espérer

POLITIS

Par Denis Sieffert28 mai 2014

Nos raisons d’espérer

Nous avons eu affaire dimanche à un vote de classe. Dévoyé certes, mais néanmoins socialement connoté.

C’est bien connu, l’outrance des mots trahit souvent l’impuissance. Nous en avons eu dimanche soir encore une probante illustration. « Séisme », « tsunami », « big bang », les politiques, les journalistes, les politologues se sont livrés, à l’heure des résultats électoraux, à une surenchère de références telluriques. Jamais pourtant élection n’avait été plus prévisible. Jamais, sans doute, les sondages, si souvent décriés, n’avaient vu aussi juste. Mais faute de pouvoir trouver des explications, et faute de vouloir chercher des solutions, nos visiteurs des étranges lucarnes ont préféré se réfugier dans l’irrationnel et donner dans le registre de la catastrophe naturelle. Or, il n’y a rien de plus humain et de plus rationnel que ces européennes. On peut pour les expliquer recourir à deux grilles de lecture, l’une et l’autre pertinentes.

La première est morale, mais désespérante. C’est, avec le Front national, la victoire de valeurs que nous détestons. C’est le spectacle d’une partie de notre peuple, et aussi de beaucoup de peuples européens, qui se fourvoie. La deuxième grille est sociale. Et de cette lecture, nous pouvons tirer quelque chose de positif. Car nous avons eu affaire dimanche à un vote de classe. Dévoyé certes, mais néanmoins socialement connoté. Ce sont les victimes de la crise et ceux qui ont peur de le devenir qui ont exprimé leur rejet d’une Europe qu’ils tiennent – à tort ou à raison – pour responsable de leur sort. Le problème, c’est que ce vote, qui aurait pu être de saine révolte, n’est pas passé par le chemin qu’on aurait souhaité. À qui la faute ? Qui porte la responsabilité première de ce score historique du Front national ? La réponse est évidente. C’est la politique d’austérité du gouvernement, c’est le chômage, et les attaques contre les services publics. Et qu’on ne vienne pas nous dire que c’est une vision franco-française. Notre Président est un élève, peu doué certes, mais docile, de la discipline budgétaire européenne. Les deux, l’Europe de Bruxelles et la France de François Hollande, font la paire. Mais il y a plus dévastateur encore que cette politique : c’est l’identité de ceux qui la conduisent. Lorsqu’elle était l’œuvre de Nicolas Sarkozy, beaucoup d’électeurs entrevoyaient une alternative. En reprenant, à peine arrivé au pouvoir, le même discours zélé, François Hollande a bouclé toutes les issues. Pour exprimer leur colère, il restait à nos concitoyens la possibilité de s’abstenir. Ce qu’ils ont fait massivement. Ou, hélas, de voter pour le Front national, lequel s’est positionné habilement comme le parti du refus. Ils auraient pu aussi voter pour l’autre gauche, comme l’on fait les Grecs en portant en tête Syriza. En France, ils ne l’ont pas fait.

Ce qui nous amène à une autre question dans l’ordre des responsabilités : pourquoi Alexis Tsipras et pas Mélenchon ou Pierre Laurent ? La réponse, là encore, est simple. Simple en tout cas à énoncer : la faute à la division. Il serait vain ici d’en chercher les causes. Mais ce seul questionnement doit être porteur d’espoir. Comme souvent, c’est dans l’épreuve que les énergies se mobilisent. La gauche qui rejette la politique d’austérité existe, mais elle est multiple. Citons le Parti de gauche, le PC, Ensemble !, une grande partie des Verts, Nouvelle Donne, mais aussi une gauche du Parti socialiste dont Pouria Amirshahi, qui s’exprime cette semaine dans Politis, est l’un des animateurs. Et encore l’économiste Liêm Hoang-Ngoc, qui vient de lancer l’appel des « socialistes affligés ». Les forces ne manquent pas. Les ressources intellectuelles non plus. Il faut simplement que les réflexes sectaires et les tentations hégémoniques soient surmontés, que les débats se mènent dans le respect de la diversité des cultures, comme le souhaite Clémentine Autain dans l’entretien que nous publions dans les pages qui suivent. Le vote du 25 mai place chacun en face de ses responsabilités. Et Politis, dont c’est le credo de toujours, entend bien prendre sa part dans cet indispensable rassemblement.

Mais je m’en voudrais de conclure sans évoquer ici deux événements qui ont eu lieu lundi, et qui, en dépit des apparences, ne sont pas tout à fait sans rapport. Avouons-le, l’implosion de l’UMP de MM. Copé et Sarkozy pris la main dans le sac d’une gigantesque affaire de fausses factures nous a d’abord réjouis. La politique nous offre trop rarement des moments de vérité comme les aveux pathétiques du directeur de cabinet de Copé que son chef courageux avait envoyé au sacrifice. Dans un tout autre registre, nous avons assisté, perplexe, à la pauvre intervention télévisée de François Hollande. Le Président a eu des accents bravaches (« pas plus tard que demain, je vais dire qu’il faut réorienter l’Europe ») pour finalement conclure qu’il ne changerait rien à rien. Pourquoi lier ces deux événements ? Parce que nous avons là tout ce qui fait le miel du Front national : la corruption et l’impuissance. Et dans les deux cas, le discrédit terrible de la parole politique. Le vieux monde avec lequel il est urgent de rompre.

François Hollande, un président qui rétrécit

Mediapart.fr

28 mai 2014 |

 

© (Elysée)

Son allocution au lendemain des européennes en est une nouvelle illustration. La chronique du hollandisme se donne à lire comme une suite incohérente de contre-performances, une succession de couacs, de tête-à-queue idéologiques, de télescopages entre la vie privée et la vie publique, de trahisons et de scandales d’État. Ce n’est pas seulement à la chute de la maison Hollande que nous assistons mais aux derniers jours de la Ve République.

Pendant sa campagne de 2011-2012, François Hollande avait beaucoup maigri. Depuis deux ans, c’est un président qui rétrécit. Il rétrécit la politique. Il rétrécit la gauche. Il rétrécit la France. Jusque-là, les sondages en donnaient une vague idée ; les élections municipales et européennes viennent d’en montrer l’étendue. La politique est discréditée, la gauche, divisée comme jamais, la France désorientée.

En deux ans, l’homme maigre de 2012 a repris du poids. Il craque à nouveau dans ses coutures. C’est sa stature présidentielle qui ne cesse de s’effilocher. Le candidat « allégé » des primaires est devenu un président plombé par l’impopularité. Il avait fait de sa diète spectaculaire une preuve de sa volonté d’être candidat. Sa chute dans les sondages compromet chaque jour davantage sa capacité à se représenter.

Allocution présidentielle, lundi 26 mai, au lendemain de la défaite aux élections européennes.
Allocution présidentielle, lundi 26 mai, au lendemain de la défaite aux élections européennes. © (Elysée)

Il a déçu ses soutiens et conforté ceux qui le combattaient. Il a trahi ceux qui l’ont élu et mobilisé ses opposants. Il a dispersé la gauche (« les sept gauches » devrait-on dire), et favorisé une recomposition inédite de la droite (« la droite pour tous »). L’abstention atteint des sommets. La gauche est à son plus bas niveau historique sous la Ve République. La France, en proie à ses vieux démons, s’enfonce dans la régression.

On peut invoquer toutes sortes de raisons pour expliquer cette situation, la principale étant l’orientation politique suivie par le gouvernement contrairement aux engagements pris pendant la campagne, au contrat noué avec les Français au moment de l’élection. De ce point de vue, la déception des électeurs socialistes est à la mesure des réformes ajournées : réforme du traité européen de stabilité budgétaire, taxe à 75 % des hauts revenus, réforme bancaire, réforme fiscale transformée en pause fiscale, droit de vote des étrangers, récépissés pour les contrôles policiers… Des batailles perdues parfois sans combat et parfois sans ennemis déclarés ou face à des ennemis imaginaires, des fantômes d’ennemis, fabriqués et agités par les médias.

Le discrédit qui frappe François Hollande à mi-mandat ne se résume pas à une liste de promesses non tenues, ni même à l’absence de résultats économiques en matière de croissance, de chômage. L’écart entre les discours de la campagne et l’orientation politique n’est devenu explicite qu’au début de l’année 2014, avec l’annonce du pacte de responsabilité. Son discrédit est bien plus ancien ; il date des premiers mois de son mandat.

Dès l’automne 2012, la presse n’a pas eu de mots assez durs pour dénoncer l’amateurisme de l’exécutif, le défaut de communication ou de cap, bref l’absence d’un récit structurant qui serait le péché originel du hollandisme. C’est en effet l’illusion fréquente des communicants, qui appliquent à la vie politique les recettes du marketing. L’identification avec un président de la République n’est pas simple « connexion » avec une marque. C’est un enjeu symbolique complexe, qui dépend du succès ou de l’échec d’une série de performances : la cohérence du récit politique, le système de métaphores utilisé, le contrôle de la réception et de la diffusion de ce récit sur les réseaux sociaux. C’est une bataille qui oppose des forces sociales, des institutions, des narrateurs sur une scène – la médiasphère – où chacun intervient, usant d’un langage de persuasion.

Le modèle est ici moins le feuilleton ou la série TV que le jeu vidéo avec ses « plateaux ». L’acteur politique traverse une série d’épreuves ou de tests au cours desquels il perd des points « de vie » ou de popularité dans les sondages. Il dispose pour cela d’un crédit, c’est-à-dire d’un capital initial de sympathie qui va diminuer pendant l’exercice du pouvoir, mais qui ne doit jamais s’épuiser complètement.

 

Ce champ de bataille est autant une affaire de conviction et de courage que de communication, c’est une arène politique, un champ de bataille idéologique et culturel. C’est le dissensus au cœur de la démocratie. Quand la trahison gagne les états-majors, que les troupes désertent et que le défaitisme s’empare des populations, les fins se perdent, la démocratie dégénère en manœuvres, en intrigues, en complots. Le récent remaniement en fut l’épilogue navrant. Il est le résultat d’une série de batailles symboliques perdues, au cours desquelles le président est apparu de moins en moins « en contrôle », au point de se voir imposer le choix de son premier ministre.

Plutôt que des séquences qui se suivent et s’enchaînent de manière linéaire, la chronique du hollandisme se donne à lire comme une suite incohérente de contre-performances, une succession de couacs, de décisions sans lendemain, de tête-à-queue idéologiques, de télescopages entre la vie privée et la vie publique, de trahisons et de scandales d’État, comme la ténébreuse affaire Cahuzac qui condense tous les éléments d’une crise générale de crédibilité de la parole publique. Ainsi peut-on décrire le demi-mandat de François Hollande comme une série de coups performatifs ratés qui sont comme les étapes successives de son discrédit.

1. L ‘épreuve des mots

Le premier plateau que doit traverser l’acteur politique, c’est le champ lexical. Un véritable champ de bataille, qui a pour enjeu le contrôle des mots. Si vous cédez sur les mots, disait Freud, vous cédez sur les choses. Si vous voulez changer les choses, il faut savoir changer les mots. Face au cryptage néolibéral des enjeux de la crise, forger une nouvelle « lingua franca » politique n’est pas chose aisée. Les éléments de langage n’y suffisent pas.

Dès les premiers mois de son mandat, François Hollande s’est fondu dans un univers lexical de droite (« coût du  travail », « compétitivité », « charges sociales », attractivité des investissements étrangers), un ralliement que le ministre de l’économie, Pierre Moscovici, qualifia de « révolution copernicienne ». À l’automne 2013, l’introduction dans le débat public de l’expression « pause fiscale » rendit évidente l’influence des thèses néolibérales sur le gouvernement. C’est une version française du fameux « tax relief » (« soulagement d’impôt ») des républicains après l’élection de George Bush. En « soulageant » la nation des impôts, la fiscalité était identifiée à un fléau ou à une maladie et le président Bush à un médecin capable de soulager la nation de ses maux.

Avec Manuel Valls, nouvel ordonnateur de la grande «pause fiscale».
Avec Manuel Valls, nouvel ordonnateur de la grande «pause fiscale». © (Elysée)

En parlant de pause fiscale, le gouvernement accréditait l’idée d’une pression excessive de l’impôt et lui donnait une connotation négative au lieu d’insister sur sa signification redistributive.

Pris dans des filets rhétoriques tissés depuis trente ans par la révolution néolibérale, le gouvernement s’est trouvé dans la situation de ces élites colonisées contraintes de traduire leur expérience dans la langue du colonisateur, une forme d’acculturation néolibérale. Cette acculturation s’est manifestée tout au long du mandat, elle s’est aggravée d’une conférence de presse à l’autre, jusqu’à accréditer un tournant social-démocrate qui n’était qu’une reddition néolibérale qualifiée de « pacte de responsabilité ».

2. La guerre des récits

Dès l’automne 2012, ceux qui reprochaient à Nicolas Sarkozy son storytelling permanent ont pris pour cible l’incapacité de François Hollande à raconter une histoire, l’absence d’un récit cohérent. En vérité, si le cap politique choisi par le président manquait de lisibilité, ce n’était pas faute d’un récit cohérent mais par excès de récits contradictoires.

Un simple examen des discours et des déclarations du gouvernement au cours des six premiers mois du mandat de François Hollande fait apparaître au moins deux lignes narratives, déclinées en plusieurs variantes selon les auditoires et les circonstances. Le premier de ces récits – l’appel au « patriotisme économique » – est un récit de guerre qui s’inscrit dans un champ lexical cohérent : « bataille », « front », « bras armé », « puissance ». Le deuxième de ces récits, c’est « l’épopée des inventeurs », qui évoque un nouvel âge industriel dont les héros seraient les ingénieurs, les techniciens, les créateurs.

La geste guerrière constitue ce qu’on pourrait appeler le moment « Iliade » de l’épopée du changement. Il permet d’afficher la détermination de l’État, de mobiliser l’opinion en désignant un ennemi, de réveiller et de stimuler l’orgueil national. L’« épopée des inventeurs », c’est le moment « Odyssée » du changement. Il exalte le génie français et les grandes aventures industrielles du passé (Ariane, Airbus et le TGV). Il met en scène l’ingénieux Gallois, Ulysse moderne aux mille expédients, capable d’affronter tout à la fois la baisse de compétitivité, la désindustrialisation et la concurrence déloyale des Chinois et des Coréens.

Tout oppose bien sûr la geste guerrière, d’inspiration néolibérale, et l’épopée de l’ingéniosité, dans sa version néorooseveltienne. Mais il y a d’autres versions de chacun de ces récits, ce qui multiplie les combinaisons et les contradictions possibles. La notion de « patriotisme économique » est à l’origine un thème de droite d’inspiration néolibérale. Mais elle existe aussi en version néokeynésienne, celle d’Arnaud Montebourg par exemple, qui cite souvent « La fin du laisser-faire » de Keynes à l’appui de ses thèses protectionnistes. Quant à l’épopée des inventeurs, elle se décline elle aussi en deux variantes. L’une, néolibérale, exalte le rôle de l’entrepreneur privé en butte aux interventions tatillonnes de l’État ; l’autre, néorooseveltienne, défend le rôle de l’État dans le redressement productif et inspire un colbertisme new look, participatif, voire coopératif.

Faute de choisir entre ces différentes lignes narratives, le gouvernement a multiplié les lapsus, les couacs et les équivoques. On ne peut être à la fois Achille et Ulysse, a fortiori Reagan et Roosevelt. Or ces deux postures cohabitent dans le discours des ministres, et même chez le seul ministre du redressement productif. Parfois c’est l’une qui prend l’ascendant sur l’autre. Depuis le remaniement, elles ont fusionné, donnant naissance à un hybride affreux, qui parle la novlangue – le Vallsebourg –, amalgame de discours sécuritaire et de patriotisme économique, accouplement républicain de la matraque et de la marinière.

3. La trahison des images

La télévision par câble et l’explosion d’Internet ont imposé une forme de téléprésence des gouvernants et substitué à l’incarnation de la fonction, la surexposition de la personne des présidents.

Dès sa prise de fonctions, les images à l’Arc de triomphe du nouveau président trempé sous la pluie, les lunettes embuées, le visage ruisselant constituaient l’anti-portrait d’un président en majesté… La photo officielle du président réalisée par Raymond Depardon est venue confirmer la contre-performance de la cérémonie d’investiture. Le photographe de la France rurale et des gens simples réalisa le portrait d’un président non plus simplement normal mais banal, un « monsieur Tout-le-Monde » égaré dans les jardins de l’Élysée, figé, les bras ballants, un sous-préfet aux champs.

Dans les palais de la monarchie républicaine.
Dans les palais de la monarchie républicaine. © (Elysée)

Cette image est en contradiction avec le décorum monarchique lié à l’exercice de l’État. Un conseiller à Matignon observait qu’il est « extrêmement difficile » pour la gauche de gouverner la France dans un « décor de droite : des hôtels particuliers, entourés de gardes républicains, avec des huissiers qui ont des chaînes, dans des escaliers en marbre,  et des bureaux couvert d’or et de miroirs, ces hôtels qui ont appartenu soit à la Pompadour, soit au prince de Monaco, etc. »

Arrivé à Matignon en pleine affaire Cahuzac, ce même conseiller doit trouver un lieu pour que le premier ministre fasse une déclaration. « J’allais de bureaux en salons, et je ne voyais que de l’or, du stuc, des tableaux de maître… Et je me disais « où trouver un décor de gauche ? ». On ne va pas y arriver. J’ai fini par choisir un salon ouvert sur le parc et les jardins. »

L’image présidentielle se joue sur deux scènes concurrentes. L’une, traditionnelle, est celle du protocole. L’autre, transmédiale, est celle de l’opinion. Le nouvel élu doit se conformer aux règles de ces deux ordres que tout oppose : un pied dans la théâtralité du pouvoir, l’autre dans la téléréalité, l’un sur la scène monarchique, l’autre sur les réseaux sociaux. Il doit épouser la majesté institutionnelle et la proximité transmédiale. L’étiquette et le Selfie. Ainsi se trouve-t-il placé dans une situation inconfortable : proche et lointain, souverain et accessible. Sous les ors de l’Élysée, le président s’étire, se hausse jusqu’à la fonction, mais il doit aussi rester proche des gens. On le siffle, on le houspille ; il se prête à la ferveur de ses fans, signe des autographes, serre des mains, se fait photographier à leurs côtés.

Nicolas Sarkozy transgressait l’étiquette. Il fit entrer le smartphone et le jogging à l’Élysée. François Hollande, lui, est piégé par le dispositif. Nulle volonté de transgression chez lui, c’est l’acte manqué qui domine. Tout son mandat n’est qu’une succession d’erreurs de catégorie. De la rue du Cirque au cireur de chaussures d’Aquilino Morelle, il est trahi par les images.

Cela éclata au grand jour lors du dialogue mis en scène par les chaînes d’info entre un président en exercice intervenant de l’Élysée et la jeune Leonarda, une lycéenne expulsée avec sa famille au Kosovo. Ce fut plus manifeste encore avec les photos volées du président à la une d’un tabloïd, le visage dissimulé sous un casque intégral rendant visite à sa bien-aimée, juché sur un scooter. Loin de la mise en scène de la visite de Nicolas Sarkozy et de Carla Bruni à Disneyland, qui relevait du conte de fées ou du genre de l’idylle, les photos volées de la rue du Cirque révélaient une situation vaudevillesque typique, le dévoilement d’un jeu de ménage à trois, avec le mari volage qui est démasqué alors même qu’il apparaît le visage masqué sous un casque intégral. Un jeu de dupes à double détente, au cours duquel le trompeur masqué est démasqué, le dupeur est dupé par son stratagème, le simulateur confondu par le complot ou l’agencement des images.

Il en est de même de la désastreuse image, et qui n’est que mentale celle-là, du conseiller du président, Aquilino Morelle, se faisant cirer les chaussures sous les ors de l’Élysée. À la différence de Barack Obama, que le photographe Pete Souza met en scène jusque dans sa vie privée, François Hollande est constamment piégé par les images. Ce que l’iconographie de la présidence nous donne à voir, ce n’est pas l’image d’une autorité mais la dispersion aléatoire des images et des signes d’autorité.

4. Le démenti des chiffres

Celui qui fut auditeur puis conseiller référendaire à la Cour des comptes, avant de devenir le secrétaire de la commission des finances à l’Assemblée nationale, s’est employé pendant de longues années à cultiver sa crédibilité de gestionnaire. Par chance pour lui, c’était le moment : depuis la crise de 2008, l’électorat tournait le dos aux excès du néolibéralisme et se choisissait des leaders plus rassurants que Berlusconi, Bush ou Blair. Un ethos de crise que Karl Lagerfeld sigla en 2009 avec sa collection : « une nouvelle modestie ».  En politique, cela donna le nouveau look : « comptable à lunettes ». Budget en équilibre. Président équilibré. Après Berlusconi, Monti en Italie. Après Zapatero, Rajoy en Espagne. Après Sarkozy, Hollande en France.

Comme un pilote privé de visibilité qui vole aux instruments, Hollande gouverne aux chiffres. C’est sur eux qu’il demande à être jugé. Réduire la dette. Maîtriser la dépense. Emprunter à taux bas. « Ce que j’ai appris, a-t-il déclaré le 4 mai 2014 au Journal du Dimanche, c’est que la France compte si elle a de bons comptes. » Ce fétichisme des chiffres a fini par s’épanouir en une véritable pensée magique, avec la prophétie de l’inversion des chiffres du chômage avant la fin de l’année 2013.

« Faire une telle prévision, c’était s’exposer au démenti des chiffres, constate un ex-conseiller à Matignon. Quand on annonce à l’avance qu’un truc va se passer et que rien ne se passe, on perd toute crédibilité. Et quand bien même il se passerait quelque chose, les gens n’y croient plus, ils crient à la manipulation des chiffres. Les mois suivants, les chiffres ont été mauvais, nous obligeant à publier des éléments de langage de plus en plus psychotiques… La promesse de l’inversion de la courbe du chômage s’est retournée contre le président, elle est devenue l’inverse d’une promesse, c’est-à-dire un mensonge ou plus exactement la promesse d’un mensonge. »

5. La bataille des valeurs

Depuis l’effondrement du communisme et la fin des grands récits émancipateurs, les socialistes conçoivent la politique comme un théâtre moral où s’affrontent des « valeurs ». Qu’il s’agisse du social ou du sociétal, de l’économie ou de la diplomatie, ils se sont institués en ardents défenseurs des « valeurs » : humanisme, laïcité, droit d’ingérence, honnêteté, rigueur comptable, etc. Voilà l’ADN du hollandisme. C’était l’enjeu central de l’élection présidentielle, le terrain d’affrontement choisi par François Hollande avec l’ex-président Sarkozy – les valeurs – dont il fit l’éloge et l’inventaire dans l’interminable anaphore du débat de second tour.

Le président normal promettait un retour au fonctionnement normal des institutions. Il proposait un exercice décent du pouvoir (tout à la fois modeste, intègre, et « moral ») qui s’opposait à l’indécence supposée de l’ancien président (son rapport décomplexé à l’argent, son égotisme et son absence de scrupules). L’apologie de la rigueur morale coïncidait avec le programme de rigueur budgétaire et d’austérité qui repose, comme l’a écrit Paul Krugman, sur « une pièce morale, une fable où la dépression est la conséquence nécessaire de péchés préalables, en conséquence de quoi il ne faut surtout pas l’alléger ».

 

Avec Aquilino Morelle, le 13 février, à San Francisco.
Avec Aquilino Morelle, le 13 février, à San Francisco. © (Elysée)

C’est cette construction mythologique qui a volé en éclats avec l’affaire Cahuzac. Que celui qui était chargé de la lutte contre l’évasion fiscale dissimule un compte en Suisse et un montage de comptes à Singapour a soudain réduit à néant tous les discours sur l’impartialité de l’État, sur l’équité des efforts exigés de chacun.

« C’est le traumatisme du quinquennat ! affirme un conseiller ministériel. Cahuzac a rendu possible une connexion entre des wagonnets qui auraient mieux fait de ne pas s’accrocher ensemble. Premier wagonnet : celui de la gauche et l’argent. Deuxième wagonnet : la gauche social-traître. Un court-circuit qui se produit au pire moment de la politique d’austérité, provoqué par celui-là même qui est chargé de demander des efforts aux Français ! »

En outre, le mensonge public du ministre du budget devant la représentation nationale sapait les deux piliers (déjà bien branlants) de la souveraineté de l’État. 1. Il jetait le soupçon sur la signature de l’État puisque son grand argentier était un fraudeur fiscal. 2. Il achevait de décrédibiliser la parole de l’État et la rhétorique rocardienne du « parler vrai », à laquelle Jérôme Cahuzac avait recours chaque fois qu’il s’agissait de plaider pour la rigueur et l’austérité.

Après avoir échoué à l’épreuve des mots, déserté la guerre des récits, subi la trahison des images, s’être vu infliger le démenti des chiffres, François Hollande perdait ainsi la bataille des valeurs. Cinq défaites pour un demi-quinquennat : et une confirmation par le verdict des urnes, prononcé dans le silence accablant de l’électorat socialiste aux élections municipales et européennes. C’est le prix d’une défaite symbolique sans précédent sous la Ve République.

Les derniers jours de la Cinquième République

L’impopularité de François Hollande ne peut être uniquement attribuée, comme l’équipe au pouvoir s’acharne à le croire, à l’absence de résultats de sa politique. Elle atteint des niveaux inégalés qui menacent sa légitimité.

S’il est dans l’essence même du pouvoir de se donner à lire comme une intrigue, d’exciter la curiosité, de retenir l’attention, ce n’est pas l’exercice du pouvoir qui intrigue chez François Hollande, deux ans après sa prise de fonctions, mais son impossibilité à l’exercer, non pas les mystères de son incarnation présidentielle, mais son incapacité à assumer la fonction présidentielle, non pas la figure de la souveraineté, mais l’insouveraineté de la figure présidentielle…

L’exercice du pouvoir présidentiel sous la Ve République apparaît plus problématique que jamais. L’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral ont redistribué les pouvoirs entre les deux têtes de l’exécutif. Les chaînes en continu exposent la fonction présidentielle à une téléprésence de tous les instants, hyperprésence plutôt qu’hyperprésidence, qui a eu pour effet de banaliser la figure du président et de décrédibiliser durablement la parole publique… La souveraineté de l’État fuit de partout. La désacralisation de la fonction atteint des niveaux inégalés, rendue sensible et obtenue par le passage du protocole à la performance, du secret à la téléprésence, de la rareté à la prolixité de la parole présidentielle ; bref, de l’incarnation de la fonction à la surexposition de la personne.

 

L’impopularité de François Hollande est un effet de structure qui ruine à terme non pas seulement le statut présidentiel et ses représentations symboliques, mais la fonction présidentielle C’est ce qui rend le demi-mandat de Hollande si fascinant à observer et si inquiétant. On y voit se décomposer pièce par pièce toute l’architecture de la Ve République. C’est une déconstruction lente, invisible à l’œil nu, masquée par l’enchaînement intrigant des épisodes.

Au prisme de cette descente aux enfers du hollandisme, se donne à lire un véritable processus de décomposition des institutions de la Ve République. Ce n’est donc pas seulement à la chute de la maison Hollande à laquelle nous sommes conviés, mais aux derniers jours de la Ve République, qui joue à guichets fermés ses dernières représentations.

 

La boîte noire :Pour préparer cet article, je me suis entretenu avec un certain nombre de conseillers et de ministres du gouvernement. Pour des raisons évidentes, ils ont souhaité rester anonymes. C’était le prix d’une plus grande liberté de parole et je les en remercie. Manuel Valls et ses conseillers sont les seuls à avoir refusé de répondre à mes questions.

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Christian Salmon, chercheur au CNRS, auteur notamment de Storytelling – La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (2007, La Découverte), collabore de façon à la fois régulière et irrégulière, au fil de l’actualité politique nationale et internationale, avec Mediapart. Ses précédents articles sont ici.
En mai 2013, il a publié chez Fayard La Cérémonie cannibale, essai consacré à la dévoration du politique. On peut lire également les billets du blog de Christian Salmon sur Mediapart.