Le Front national sera le principal arbitre des municipales

Mediapart

 
30 septembre 2013 |

Selon l’Observatoire de la vie politique et parlementaire, le FN pourrait n’emporter que deux municipalités (Hénin-Beaumont et le 7e secteur de Marseille) lors des élections de mars prochain. Mais il sera l’arbitre de nombreuses triangulaires et entrera dans les conseils municipaux et les structures intercommunales. La gauche pourrait perdre entre 75 et 200 villes de plus de 3 500 habitants.

 

C’est un travail de titan. Pour anticiper les grandes tendances du scrutin municipal de mars 2014, le politologue Denys Pouillard, directeur de l’Observatoire de la vie politique et parlementaire (OVPP), a scruté les résultats électoraux depuis 2004 dans les 3 000 villes françaises de plus de 3 500 habitants, mais aussi l’offre politique locale et les situations particulières (les villes qui « changent », celles qui « dorment »). L’étude qu’il vient de publier, basée par ailleurs sur une série d’entretiens avec des acteurs locaux, a retenu l’attention du premier ministre Jean-Marc Ayrault, qui en a pris connaissance il y a quelques semaines.

Cliquer ici pour afficher l’étude (5 pages, format pdf)

Premier enseignement : la gauche pourrait perdre au profit de la droite entre 75 et 200 villes de plus de 3 500 habitants. C’est un reflux pour la gauche par rapport aux très bons scores de 2008, mais qui ne sera pas massif. « Traditionnellement, les élections locales sont perdues par ceux qui viennent de remporter les élections nationales. Ce ne sera pas le cas cette fois-ci », assure Pouillard.

D’autant que, et c’est le deuxième enseignement, même « dans la pire des situations, la gauche ne perdrait qu’un nombre très limité de villes de plus de 100 000 habitants ». Elle détient aujourd’hui 32 des 49 plus grandes villes. Ce scrutin ne devrait guère changer la donne.

La prudence s’impose toutefois, car l’étude ne prend pas en compte le cas très particulier de Paris, gagné en 2001 par la gauche. À six mois du vote, trop d’incertitudes demeurent sur un scrutin qui s’annonce très serré, estime l’Observatoire. Très symbolique, une victoire de l’UMP Nathalie Kosciusko-Morizet face à la socialiste Anne Hidalgo, dauphine de Bertrand Delanoë, ne manquerait pas d’avoir une portée nationale et obscurcirait le bon résultat de la gauche dans les grandes villes. Enfin, par définition, cette étude ne peut appréhender les dynamiques électorales qui vont se développer dans les six mois à venir.

Le Front national gagnerait une ou deux villes (Hénin-Beaumont dans le Pas-de-Calais et le 7e secteur de Marseille), mais jouerait les arbitres dans beaucoup de triangulaires et raflerait de nombreux sièges de conseillers municipaux, poursuivant sa stratégie de « pénétration » du système politique. « Le FN sera en mesure d’augmenter sa représentation dans certaines grandes villes, de créer de nouveaux groupes d’opposition dans les villes moyennes, petites villes et chefs-lieux de canton et d’entrer aussi dans les communautés de communes. » C’est d’ailleurs dans ces petites villes que la gauche pourrait connaître ses revers les plus massifs. Ce qui pourrait ouvrir un cycle de défaites électorales (dès les européennes de juin 2014, puis aux sénatoriales de l’automne 2014, aux régionales et aux cantonales de 2015, etc.).

Au total, la gauche pourrait perdre tout de même de 75 à 202 villes de plus de 3 500 habitants au profit de la droite. Elle ne pourrait espérer en gagner que de 16 à 43 :

Pourquoi de si grands écarts ? Denys Pouillard distingue trois scénarios plus ou moins favorables pour l’actuel gouvernement. Principale variable : la situation économique début 2014. « Ou François Hollande réussit son pari économique, avec une inflexion de la courbe du chômage à la fin de l’année et la croissance qui repart, ou il n’y arrive pas, explique le politologue. En cas de succès, il apparaît crédible, restaure un peu de confiance, et l’incidence directe sera de faire revenir l’électorat de gauche, qui s’abstient depuis un moment, comme le montre la série de législatives partielles de 2012 et 2013. Dans le cas contraire, la situation est beaucoup plus compliquée pour elle. Voire catastrophique. »

Dans le scénario « optimal » (pour la gauche), François Hollande réussit son pari et ressuscite une « espérance identique à celle de mai 2012 ». Les pertes de la gauche sont limitées à environ 75 villes de plus de 3 500 habitants, et elle en gagne par ailleurs une petite quarantaine. Dans cette configuration, le FN « n’est plus l’élément perturbateur », même s’il « supplée dans certaines zones sensibles » la droite traditionnelle. Mais même dans ce cas idéal pour elle, la gauche perd des délégués sénatoriaux et du coup sa majorité au Sénat. Après une alternance historique en 2011, le Sénat devrait repasser à droite lors du renouvellement partiel de l’automne 2014.

Des sénateurs FN en 2014 ?

En revanche, dans le scénario « catastrophe », « la situation ne se relève pas » et les électeurs de gauche s’abstiennent au premier tour. Dans les « petites villes, villes moyennes » et les « chefs-lieux de canton gagnés depuis 2004 », l’effet politique risque d’être « dévastateur ». La gauche, et en premier lieu le PS, perdrait alors plus de 200 villes et n’en gagnerait qu’une quinzaine. Un scénario « annonciateur pour la gauche d’une très mauvaise posture pour les européennes dès juin 2014 et les cantonales et régionales de 2015 ». De la même façon que les municipales de 2001 ont enclenché un cycle de victoires électorales du PS, cette contre-performance pourrait annoncer une série de défaites aux scrutins suivants. Dans ce cas, le FN aurait assez de délégués locaux pour espérer grappiller un ou deux sièges de sénateurs dès le renouvellement de l’automne prochain. Du jamais vu.

Entre les deux, un scénario intermédiaire: François Hollande « gagne son pari social et économique », mais l’électorat des centres-ville, centriste mais qui vote plutôt à gauche depuis une dizaine d’années, la boude cette fois-ci à cause de l’affaire syrienne, de la loi sur le mariage pour tous ou encore de la reformation d’un pôle centriste autour de Jean-Louis Borloo et François Bayrou, scellée ce week-end. Dans ce cas, ce sont environ 150 villes de plus de 3 500 habitants qui pourraient être perdues par la gauche.

Cette étude électorale dresse une première liste de villes que la droite pourrait ravir à la gauche. Et celles, moins nombreuses, que la gauche pourrait ravir à l’actuelle opposition.

« Très menacées » parmi les villes de plus de 100 000 habitants aujourd’hui détenues par la gauche : Strasbourg (Roland Ries, PS, depuis 2008), Reims (Adeline Hazan, PS, depuis 2008), Angers (socialiste depuis 1977), Amiens (ancien fief de Gilles de Robien ravi à la droite en 2008), Ajaccio (Simon Renucci, apparenté PS, depuis 2001), Valence (Alain Maurice, PS, depuis 2008), Clamart (Philippe Kaltenbach, PS, depuis 2001), La Seyne-sur-Mer (Marc Vuillemot, PS, depuis 2008). « Des villes où la greffe n’a pas pris et où des contextes locaux favorisent la droite », explique Denys Pouillard. Belfort, fief chevènementiste depuis 1983, pourrait aussi basculer.

Également « menacées » : Saint-Étienne (radicale depuis 1994, puis socialiste depuis 2008) ainsi qu’une série de villes de plus de 50 000 habitants : Caen (Philippe Duron, PS, depuis 2008), Metz (Dominique Gros, PS, depuis 2008), Argenteuil (Philippe Doucet, PS, depuis 2008), Aulnay-sous-Bois (Gérard Ségura, PS, depuis 2008 : c’est la ville de l’usine PSA qui va fermer en 2014), ou Brive-la-Gaillarde (Philippe Nauche, PS, depuis 2008).

Pourraient également basculer : Salon-de-Provence, Aubagne, Anglet, Auxerre, Chambéry, Saint-Chamond, Pontault-Combault, Liévin, Maubeuge, Annemasse, Goussainville, Thionville, Hénin-Beaumont, Bastia, Carpentras, Viry-Châtillon et Colombes.

Certaines de ces défaites ne manqueraient pas d’être commentées. La perte d’Ajaccio et de Bastia marquerait la reconquête de la Corse par la droite ; celle d’Hénin-Beaumont et de Liévin (Pas-de-Calais) symboliserait le rejet de l’affairisme des caciques socialistes locaux, Gérard Dalongeville et Jean-Pierre Kucheida ; la perte de Brive, dans le fief corrézien de François Hollande, serait âprement commentée (même si Tulle, autre ville de Corrèze dont il a été maire, n’est pas menacée). Enfin, la victoire à Auxerre du très droitier Guillaume Larrivé, député et ancien conseiller de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, confirmerait l’émergence d’une nouvelle génération de droite incarnant une ligne dure.

La droite pourrait également perdre un certain nombre de villes. Sont « très menacées » ou « menacées » à droite : Aix-en-Provence (Maryse Joissains, UMP, depuis 2001), Béziers (ville détenue depuis 1995 par l’UMP, où se présente Robert Ménard avec le soutien du Front national), Avignon (Marie-Josée Roig, UMP, depuis 1995), Nîmes (Jean-Paul Fournier, UMP, depuis 2001), Perpignan (Jean-Marc Pujol, UMP depuis 2009), Bourges (Serge Lepeltier, UMP, depuis 1995).

Pourraient aussi basculer à gauche : Saint-Brieuc, Nancy, Talence, Mont-de-Marsan, Bayonne, Gap, Châtellerault, Savigny-sur-Orge, Longwy, Douai, Alès et éventuellement Corbeil-Essonnes, le fief du milliardaire et sénateur Serge Dassault, dont Mediapart a récemment révélé un enregistrement où il avoue avoir acheté la victoire électorale de son successeur à la mairie.

La note de Denys Pouillard ne s’attarde pas sur les bascules internes à la gauche. Mais le politologue fait remarquer que le Parti communiste pourrait « perdre certaines villes importantes » au détriment du PS (lire ici notre enquête sur la ville de Saint-Denis).

Triangulaires : « jeu mortel » pour la droite à l’est de la France

Enfin, l’étude confirme que le FN sera bien l’arbitre du scrutin municipal de 2014 avec un très grand nombre de triangulaires, y compris dans les petites communes. En 2012, Marine Le Pen était arrivée en tête au premier tour de la présidentielle dans « 49 villes de plus de 10 000 habitants » et dans « 1 023 communes de 1 000 à 3 500 habitants ». Au total, 6 000 communes sur 36 000 avaient placé Marine Le Pen en tête, la quasi-totalité dans de toutes petites communes.

La gauche pourrait être éliminée dès le premier tour dans de nombreuses localités surtout en cas de forte abstention de ses électeurs. « La gauche doit veiller à sa mobilisation : un affaiblissement encouragerait la progression de la droite, au risque d’une gauche prise en otage par simple élimination ou par relégation dans des triangulaires au sort incertain. » Mais la menace est aussi réelle pour la droite, qui risque d’être supplantée par un FN en conquête. « La multiplication de ce jeu à trois boules en 2014, par un placement du FN dans les villes ou secteurs concernés, pourrait devenir mortel pour la droite républicaine dans le Sud-Est et, en règle générale, à l’est de la verticale Le Havre-Montpellier. ».

Le FN ne gagnerait que peu de villes. Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), convoitée depuis des années par le frontiste Steeve Briois, et où Marine Le Pen a échoué de 118 voix aux législatives de juin 2012, pourrait tomber aux mains de l’extrême droite. De même que le 7e secteur de Marseille (quartiers nord de Marseille), fief de l’élue socialiste Sylvie Andrieux, « mise en congé » du PS depuis sa condamnation en mai à un an de prison ferme pour détournement de fonds publics.

Des gains supplémentaires ne sont pourtant pas exclus. Par exemple si, dans certaines villes, se cumulent une forte abstention des électeurs PS, une forte mobilisation des droites et une poussée de la gauche de la gauche, ce qui constituerait alors « un mélange explosif », selon Denys Pouillard.

Autre inconnue : le comportement des électeurs dans les villes de 1 000 à 3 500 habitants où s’applique pour la première fois le scrutin de liste à la proportionnelle, jusqu’ici réservé aux villes de plus de 3 500 habitants. « On risque d’avoir de sacrées surprises dans certains départements comme l’Aisne, la Marne, la Haute-Saône, la Moselle, le Haut-Rhin ou la Somme », avertit Denys Pouillard. À l’occasion de triangulaires, une « coalition des mécontents » pourrait alors se porter sur un candidat FN ou un candidat de la droite radicalisée (souverainistes, Manif pour tous, divers droite, etc.).

Quoi qu’il en soit, la poussée du FN sera manifeste, et le parti de Marine Le Pen devrait augmenter sensiblement le nombre de ses conseillers municipaux. «L’autre zone de pénétration FN ou droite décomplexée est constituée de quartiers péri-urbains ou de villes mi-rurales, mi-urbaines, sans projets mais où la rumeur, l’incertitude et (…) la briganderie entraînent des visions apocalyptiques de la société », détaille l’OVPP. Des élus FN entreront dans les conseils d’agglomérations, les différents établissements publics locaux, les futurs conseils des métropoles. « Une politique de pénétration utile pour la suite », observe Denys Pouillard.

La boîte noire :Les citations sont issues de l’étude de l’OVPP et d’un entretien complémentaire réalisé avec Denys Pouillard le 22 septembre.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/300913/le-front-national-sera-le-principal-arbitre-des-municipales