Lettre ouverte au Préfet du Nord sur la situation des grévistes Emmaüs Nieppe

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13 février 2024

Ajout au communiqué : Samedi matin sur le piquet de grève d’Emmaüs Nieppe Les grévistes d’Emaüs Nieppe ont retrouvé une tête de sanglier. Ils font souvent l’objet d’injures racistes, et leur sécurité dans ce contexte nous semble menacée. Après 141 jours de grève, les compagnons sans-papiers dénoncent un acte raciste islamophobe et annoncent porter plainte. Mais il est surtout plus que temps, au nom du préjudice subi qu’ils dénoncent, pour aboutir à un réel apaisement et leur permettre de vivre dignement, qu’ils soient enfin régularisés.

Monsieur le Préfet,

La section lilloise de la LDH (Ligue des Droits de l’Homme) a rencontré longuement ce samedi 10 février, à leur demande, les compagnons de la Communauté Emmaüs Nieppe en grève depuis le 30 septembre. Nous avons entendu leurs témoignages, et les motifs qui les ont conduits au dépôt de plaintes pour traite des êtres humains et travail dissimulé: les faits dénoncés s’ils sont confirmés sont particulièrement graves, choquants, et interpellent directement la LDH par leurs caractères attentatoires aux droits fondamentaux.

Les conditions matérielles telles qu’ils nous les rapportent semblent indignes: 380€ par mois, un seul repas par jour en semaine uniquement, 50€ de loyer pour un logement relativement précaire. Les cadences de travail qu’ils nous indiquent, 8h par jour 6 jours par semaine sans aucun congé, avec le port de charge lourde sans équipement adapté; mais aussi la difficulté d’accès aux soins – un seul médecin pourrait être consulté, sur avis préalable de l’assistante sociale : l’absence qu’ils relèvent de tout accompagnement à la demande de régularisation, y compris pour Mohamed, qui depuis 2017 travail six jours sur sept en cuisine, est désormais qualifié, parle bien français, et n’aspire qu’à une vie autonome plus paisible, nous paraissent très alarmants. L’isolement créé une forte vulnérabilité puisque les compagnons ne peuvent pas bénéficier des véhicules de la communauté pour aller à Armentières par exemple. Enfin, la communauté, dont la direction était la même que celle en place à la Halte Saint Jean aurait été organisée sur des principes directement discriminatoires : la rémunération, l’accès à la nourriture, la répartition des tâches et des logements ne seraient pas les mêmes pour les compagnons français et pour les étrangers. Les grévistes nous ont affirmé en outre être en but, dans la communauté et dans l’environnement immédiat, à des propos injurieux et racistes.

Ces évènements ne doivent pas conduire à remettre en cause la pertinence du modèle des communautés d’Emmaüs dont l’utilité depuis plus de 70 ans a été largement démontrée. Nous ne doutons pas de la volonté d’Emmaüs France de condamner de telles pratiques mais aussi de déployer des modalités d’alertes efficaces pour empêcher d’autres dérives d’apparaitre ailleurs, en imposant par exemple le statut d’OACAS qui, peut-être insuffisant, offre cependant un minimum de garanties aux personnes.

Au-delà de la situation de Nieppe ou de la Halte Saint Jean, le modèle de solidarité inventé par Emmaüs se trouve en difficulté dans un contexte où un nombre grandissant de compagnes et compagnons sont de fait des personnes en situation irrégulière, sans-papiers, que seule l’absence de titre de séjour empêche de travailler, de se loger et s’intégrer de manière autonome. Le projet n’était pas destiné à accompagner ce public.

La politique gouvernementale d’immigration – de non accueil et de discrimination – conduit à dévoyer un modèle qui n’a pas été imaginé à cette fin, et qui n’est pas forcément toujours adapté pour certains de ces étrangers sans-papiers, mais reste bien souvent leur seule option, Emmaüs assurant ainsi une indispensable mission de solidarité.

Aujourd’hui, nous nous réjouissons de voir que l’enquête progresse : auditionnés en garde à vue durant deux jours, Pierre Duponchel et Anne Saingier, respectivement président et directrice de la Halte Saint-Jean de Saint-André, en responsabilité aussi à Nieppe avant la grève, sont convoqués en juin au tribunal pour des faits de travail dissimulé aggravé, et pour en sus la directrice, de harcèlement moral.

Dans ce contexte, nous vous demandons, Monsieur le Préfet, comme nous l’avons fait pour les grévistes de Saint André, d’accéder au plus vite à la requête légitime des grévistes de Nieppe : nous vous appelons à régulariser les compagnons mobilisés. Ils ont travaillé, dans des conditions qui nous semblent indignes quelles que soient les suites et conclusions judiciaires dont nous ne pouvons préjuger, et méritent de se voir accorder la possibilité d’une vie personnelle, familiale, professionnelle stable et apaisée. Cela postule aussi l’accompagnement impératif à un relogement, puisque la situation qui se prolonge est une source de souffrance accrue jour après jour.

Assurés que vous comprendrez l’urgence à protéger personnes vulnérables qui réclament reconnaissance de leurs droits, nous vous remercions pour votre attention et restons à votre disposition.

Respectueusement,

Pour le Comité Fédéral LDH Nord, Philippe Vervaecke, Président de la fédération

Pour la LDH Lille, Emmanuelle Jourdan-Chartier, Présidente de la section de Lille