26 novembre 2025: L’EXTREME-DROITE IDENTITAIRE ET PIERRE-EDOUARD STERIN      Germaine Lemétayer

                                                                                       

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Si Pierre Edouard Stérin prend la lumière aujourd’hui comme figure de l’extrême -droite, par contre le mouvement dont il est issu, les identitaires catholiques, est beaucoup moins identifié.. Or en Saône-et-Loire, Paray-le-Monial est depuis longtemps l’un de ses hauts-lieux historiques puisque les grands pèlerinages de la fin du XIX e siècle, puis l’Action Française en 1911, et aujourd’hui la communauté de l’Emmanuel s’inscrivent dans la continuité d’un même combat antirépublicain et en faveur de la restauration d’une France catholique. Si une première section de la LDH a lutté contre eux entre 1901 et 1939, une seconde section refondée en 2014, a vite compris que son combat essentiel serait contre cette extrême-droite identitaire alors en pleine renaissance avec le succès de de la Manif Pour Tous.

En effet, à ce moment-là, trois événements nous ont convaincu de l’existence d’un réseau politique déjà bien structuré : le premier est l’organisation de la Manif Pour Tous à Paray-le-Monial à la Toussaint 2012 par la communauté de l’Emmanuel, communauté mi-religieuse mi-laïque fondée en 1972 et dirigée par l’évêque de Toulon-Fréjus Dominique Rey; le second, c’est, en juillet 2014,  le discours-programme, à Paray, de FX Bellamy sur le thème de la reconquête catholique de la France par la culture, en particulier le cinéma et les feuilletons de télévision et le troisième, en novembre 2014,  le colloque sur le « catholicisme d’identité » organisé à l’Ecole des Hautes Etudes par Philippe Portier qui faisait le bilan de la doctrine et des pratiques de ce courant.

Selon les historiens des religions, l’idéologie du courant auquel appartient P.E. Sterin s’organise autour du constat, selon eux, de la décadence de notre société, signé par exemple par les lois féministes considérées comme contre-nature telles que  la loi Weil, le partage de l’autorité parentale, le PACS, l’égalité salariale,  la parité… et, d’autre part,  la mise en cause de la philosophie des Lumières et des valeurs de la république à l’origine d’une société libre, égalitaire en droit,  laïque et promotrice d’autonomie pour l’individu qu’ls jugent incapable de promouvoir une éthique sans croyance en dieu. A la place ils veulent substituer avec la reconnaissance des racines chrétiennes de la France, une société patriarcale catholique fondée sur l’autorité masculine, la soumission des femmes, l’exclusion ou la conversion des musulmans et un pouvoir politique « fort ».

Après 11 ans de militantisme actif, la LDH Paraylemonial est la seule section en Bourgogne à avoir ciblé prioritairement le combat contre les identitaires, ce pourquoi nous sommes sans doute invités aujourd’hui, nous en remercions les organisateurs de Morvan Solidarité. Or, nous constatons  aujourd’hui un renversement de situation quant à leur invisibilisé. Le premier choc, c’est le 21 septembre 2024,  la désignation dans le gouvernement Barnier, de huit ministres issus de ce courant identitaire, et la prise de conscience subite, pour beaucoup, de son poids politique dissimulé par une appartenance à la droite républicaine et non à Reconquête qui est en fait sa référence idéologique. A cet effet de visibilité subite s’est ajouté le programme décomplexé d’un milliardaire d’extrême-droite,  Pierre-Edouard Stérin dont l’objectif est d’unir les droites en vue d’un projet de société ultra-catholique.

Pour nous, Parodiens, ce personnage n’a pas été une surprise car il est arrivé à Paray-le-Monial à la suite de deux richissimes de la communauté de l’Emmanuel implantés depuis longtemps : le millionnaire Yann Bucaille, propriétaire de l’hôtel du Prieuré et Eric Chevalier propriétaire du Cèdre, premier employeur de la ville et à la tête de SCI dans le domaine de la communication et du cinéma . On constate donc que depuis des décennies, la Communauté de l’Emmanuel s’appuie sur les trois piliers qui s’affirment aujourd’hui comme les fondements du pouvoir politique d’une extrême-droite française mais aussi américaine : la religion, l’argent et les medias.

En ce qui concerne PE Stérin, nous constatons que par-delà l’effet médiatique de personnalisation, il s’insère dans un réseau de quatre associations de Paray-le-Monial appartenant toutes à l’extrême-droite la plus radicale  :

-La FRATERNITE SAINT PIE X, fondée en 1970, sous le nom de Fraternité du Sacré-Cœur ; c’est une société de prêtres intégristes fondée par Mgr Lefèfvre qui a été excommuniée par le pape en 1988, et dont les membres appartiennent à l’extrême- droite maurrassienne et pétainiste dans la continuité de l’Action française.

-La Fondation RAOUL FOLLEREAU, crée en 1968, pour s’occuper des lépreux et lutter contre la pauvreté. Elle tient son congrès à Paray-le-Monial tous les deux ans. D’extrême-droite, Follereau a soutenu les régimes fascistes et Pétain, son association défend un catholicisme traditionnel et soutient le RN.

-Deux sont nouvelles : GENESE fondée en 2015 par la famille Meaudre, famille appartenant à la vieille noblesse antirévolutionnaire et anti-républicainne du Charolais, pilier de l’Action Française. Son objectif est de venir en aide à de jeunes adultes en difficulté en les encadrant par des bénévoles, en les faisant travailler dans leurs bois et en leur imposant des temps de prières dans leur chapelle de Vérosvres où ils possèdent un château. L’association est subventionnée par la mairie de Paray et par le département, mais aussi par P.E. Stérin. A noter aussi l’appartenance d’Eric Meaudre dans les années 1990, au lobby « la Fondation de Service Politique » qui entretient alors des liens puissants avec l’Heritage Foundation et le Cato Institute, lobbies américains de l’Opus Dei alliés aux évangélistes protestants dont on sait l’influence sur la communauté de l’Emmanuel.

-la SAJE, Cette société de production et de distribution de films dont l’un des  sièges est à Paray-le-Monial a pour but l’évangélisation par le cinéma. Les films diffusés sont pour certains des films de prosélytisme catholiques qui portent sur des personnalités comme Sainte Faustine, Claire Aimé, Claire et François …, des films sur la mystique : la trilogie Eternam, Vivant, Entre ciel et terre, Terre de Marie… ; et enfin des films de propagande pure très largement problématiques destinés majoritairement à un public jeune comme Unplaned (contre l’avortement) ou Je n’ai pas honte, Le voyage extraordinaire de Seraphina, Le cœur de l’homme, Sound of Freedom, film complotiste, les contenus problématiques concernant la prévalence des croyances sur l’esprit critique, les attaques contre la laïcité, l’homosexualité, la théorie du genre. Leur méthode d’approche des salles de cinéma est très rôdée, le site s’adresse aux paroisses et leur demandent de retenir une salle de cinéma près de chez eux: quand ils n’y parviennent pas, ils peuvent faire intervenir le maire ou l’évêque.   En ce qui concerne la publicité, notons l’engagement complet de la presse et des medias  Bolloré en faveur du fim « Sacré-Cœur » . Enfin, en quête d’honorabilité, ils tentent d’ infiltrer la commission qui distribue le label Art et Essai pour faire labelliser leurs films, ce qu’ils ont réussi avec un film de pure propagande tel que Fatima.

Pour terminer, j’insisterai sur des pratiques très élaborées concernant l’instrumentalisation de l’histoire comme outil de propagande majeur des identitaires avec à la clé,  le « détournement » des mots et des grandes causes républicaines pour les reconvertir en causes identitaires.

– Avec le Fonds de Bien Commun, PE Stérin s’est engagé en effet sur le terrain de l’histoire en finançant des manifestations culturelles comme le spectacle historique « Les murmures de la Cité » cet été, à Moulins ou le film « Sacré-Cœur » sorti le premier octobre afin, selon l’historien  Florian Besson,  de diffuser l’idée d’une France « toujours catholique, toujours royaliste, toujours dominée par de bons seigneurs qui se battent avec honneur et courage et toujours en ordre » mais aussi « l’idée d’une France toujours attaquée par l’étranger, mais qui, avec ses valeurs, le roi et Dieu, a su continuer son histoire ». Début juillet, une centaine d’ historiens et archéologues d’ Auvergne Rhône-Alpes, plusieurs responsables de groupes de recherche, universités et de laboratoires ont dénoncé dans une lettre ouverte, un révisionnisme historique attesté par la sélection de saints religieux ou symboliques d’une vision nationaliste retenus pour le spectacle avec un récit orienté vers la capacité de la France à repousser les envahisseurs au cours de son histoire.

En ce qui concerne le film « Sacré-Cœur », présenté comme un « documentaire », notons que la première partie pseudo-historique s’inspire directement du faux récit jésuite de 1691 actualisé à la mode d’Hollywood avec une Marguerite-Marie Alacoque métamorphosée et notons aussi qu’elle ignore totalement le fondement historique du Sacré-cœur comme culte de guerre créé par les mêmes jésuites et la même religieuse contre les juifs et les protestants. A la clé aussi de ces « oublis » notons, dans tous les cas,  le mépris à l’égard des travaux universitaires et en l’occurrence, de ma thèse d’histoire : Les protestants de Paray-le-Monial de la cohabitation à la diaspora (1598-1750)

Or ces instrumentalisations radicales de l’histoire ne sont pas une première à Paray-le-Monial. De fait P.E. Stérin arrive dans le laboratoire d’extrême-droite où un savoir-faire a été expérimenté depuis longtemps. Arrêtons-nous, par exemple, sur la cause républicaine de l’abolition de l’esclavage, cas d’école de leur stratégie d’imposture à travers trois pratiques :

-La première est la création d’une association-écran : « Les Amis des Antilles » est une association créée en 2010 pour commémorer l’abolition de l’esclavage en Saône-et-Loire à travers 5 abolitionnistes, puis par la suite par 13 plaques apposées dans le département . Derrière elle, une autre association catholique, La Diaconie de la Beauté, créée  en 2011 par Dominique Rey, directeur spirituel de la Communauté de l’Emmanuel à Paray-le-Monial : spécialisée dans les activités artistiques, elle créé et diffuse une pièce de théâtre : « Hommes Libres, ou le rêve réalisé d’Anne-Marie Javouhey » jouée pour la première fois à Paray-le-Monial.

-La seconde est la création et la diffusion d’un récit fictif : Avec les Amis des Antilles, deux fims, une exposition et une pièce de théâtre privilégient une seule prétendue abolitionniste, Anne-Marie Javouhey, fondatrice au XIXe siècle, en Guyane et aux Antilles, d’une congrégation religieuse « les sœurs de Saint Joseph de Cluny ». A noter aussi une conférencière, Pascale Cornuel, auteur d’une thèse d’histoire en 2012 «Une utopie chrétienne – Mère Javouhey (1779-1851), fondatrice de Mana, Guyane française », qui a produit une foule de publications, de livres pour enfants, de conférences diffusées par You tube assurant que la religieuse est abolitionniste de l’esclavage, sans qu’on puisse avoir accès à sa thèse à la bibliothèque de Lyon 2 et qui, selon le titre, ne semble pas porter sur cette question.

-La troisième est l’infiltration d’administrations : En mai 2024, la LD H Paray et le co-responsable du GT histoire de la LDH ont rencontré le directeur-adjoint de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage et lui ont présenté les preuves historiques de l’identification d’Anne-Marie Javouhey comme esclavagiste : à savoir deux thèses d’histoire postérieures à celle de P Cornuel et  une base de données du CNRS recensant tous les propriétaires d’esclaves qui réclament en 1848 des indemnités pour la perte de leurs esclaves après le vote de la loi d’abolition : parmi eux  « les sœurs de Saint Joseph de Cluny » et plusieurs supérieures de la congrégation. En tout environ 70 de leurs esclaves sont donc libérés par l’Etat français, par la 2e République et non par Anne-Marie Javouhey qui, elle, selon les sources historiques, n’en a émancipé aucun. Face à ces preuves, nous avons ressenti le malaise du directeur -adjoint de la FME qui a compris que le coup avait réussi et mettait à mal toutes les administrations, conseils municipaux, départemental, régional qui ont financé et soutenu les Amis des Antilles, mais aussi quelques historiens spécialistes de l’esclavage qui ont soutenu voire promu l’affaire. Nous avons alors compris que lorsque l’extrême-droite avait conquis une place, il était très difficile de la déloger.

 Pour terminer, quelques réflexions :

-Notons qu’en 2021, l’implication par Médiapart de Philippe Pichot qui a assuré pendant 10 ans les commémorations des Amis des Antilles en Saône-et-Loire comme militant particulièrement grossier et homophobe de Reconquête n’a suscité aucun changement dans les soutiens à l’association. On peut parler d’aveuglement.

-Notons aussi que cette escroquerie porte atteinte à l’un des trophées de la République qui, deux fois, en 1794 et 1848, a aboli l’esclavage mais aussi au CNRS et aux universités en l’occurrence l’EHESS dont les thèses sont méprisées, celle de Denis Lamaison soutenue en 2015 et celle de Jessica Balguy en 2023. Dans l’espace public, les 15 fausses plaques de S et L participent à une confusion et un révisionnisme historique qui trompent les citoyens et les touristes, portent atteinte à l’un des plus beaux fleurons de la République et entachent la mémoire des vrais abolitionnistes (Pierre Moreau, Lamartine, Maynaud de Bizefranc, Jean-Philippe Saclier…) pris en otages.

-En troisième lieu, rendons hommage au pape François qui, lui, a délogé Dominique Rey de son diocèse de Toulon-Fréjus, lui a interdit d’ordonner des prêtres en 2022, et est à l’origine du placement sous tutelle de la communauté de l’Emmanuel, pour dysfonctionnement général et abus en 2025. Ainsi sont signalées au plus haut niveau les graves dérives de ce mouvement politique. Mais là encore, rien ne change à Paray-le-Monial : cet été, la communauté de l’Emmanuel a bénéficié des mêmes privilèges municipaux que d’habitude.

 Pour conclure,  la LDH Paray ne baisse pas les bras et continue un militantisme orienté vers la défense de la laïcité, de la liberté de conscience en faveur des musulmans subissant des pressions pour se convertir, des droits des étrangers, des femmes et des homosexuels et vers la lutte contre le révisionnisme historique.  Nous poursuivons nos journées d’études sur les 15 vrais abolitionnistes du Charolais à la suite de Pierre Moreau, le plus ancien connu de l’époque moderne,  la publication de livrets, l’apposition de plaques, nous continuons à informer les maires et à leur demander de masquer le nom d’AM Javouhey sur les fausses plaques et de s’intéresser au foyer d’abolition de l’esclavage qui écrit une belle page d’histoire républicaine du Charolais et constitue une ressource culturelle et touristique exceptionnelle.

 Nous profitons de cette tribune, aujourd’hui pour lancer un appel à la vigilance, dans nos échanges, au détournement des mots dont l’extrême-droite se fait une spécialité pour masquer des idées et des pratiques antidémocratiques. Courage, citoyens, ne lâchons rien, il y va de notre vivre-ensemble et de notre « faire-société » dans la diversité et la laïcité.