La conférence sur les abolitionnistes de l’esclavage à Charolles le 11 septembre 2026 suscite notre inquiétude
01/09/2026
Véronique Brunet donne une conférence à Charolles (Saône-et-Loire) le 11 septembre 2026. Si certaines publications de cette autrice attestent ses compétences et son travail sérieux dans le domaine de l’histoire de l’art, par contre, en ce qui concerne l’abolitionnisme bourguignon qui est le sujet de cette conférence, on ne peut que constater les insuffisances de son ouvrage intitulé Pionniers de l’abolition de l’esclavage en Bourgogne (Editions du Revermont, mars 2026, 123 pages). On reste dubitatif face à l’absence de références à des œuvres reconnues et au fait que les sources citées (archives) se limitent à trois cahiers de doléances. Cet ouvrage pose la question de son objet car il est délibérément rédigé en dehors de pratiques académiques qui font de la critique et de la recherche des preuves les fondements du travail historique.
Dès les premières pages, l’autrice établit une hiérarchie visant à mettre en exergue « les figures fortes de l’abolitionnisme » avec, en tête, Anne-Marie Javouhey, religieuse de Côte d’Or fondatrice de la congrégation des Sœurs de Saint Joseph de Cluny, qui est mentionnée dix-neuf fois dans le texte, plus souvent que Lamartine. Dans le même temps, le foyer des dix-huit abolitionnistes de l’esclavage descendants ou amis des familles iréniques de Paray-le-Monial qui ont fait l’objet de divers travaux depuis 2023 se réduit à Pierre Moreau et à quelques-uns, certes cités, mais qui ne sont pas reliés à leurs origines parodiennes ni à ce courant qui se rattache aux Lumières et aux idées républicaines. Ces manques et ces lacunes s’inscrivent dans une démarche d’ignorance délibérée des divers travaux universitaires qui ont ouvert, depuis 2009, de nouvelles perspectives sur cette question :
• La thèse d’histoire de Germaine Lemétayer, « Les protestants de Paray-le-Monial de la cohabitation à la diaspora (1598-1750), soutenue en 2009 et publiée en 2016 atteste le courant irénique parodien et la figure de Pierre Moreau. Et celle de Dennis Lamaison soutenue à l’EHESS en 2015, Prospérité et barbarie : système économique et violence dans deux colonies françaises au XIXème siècle (La Guyane et l’île de la Réunion) démontre les pratiques esclavagistes d’Anne-Marie Javouhey et l’absence de sa part de discours abolitionniste.
• Les travaux d’Oruno D. Lara et d’Ines Fisher-Blanchet sur les Propriétaires d’esclaves en 1848 (2011) et la Base de données du CIRESC intitulée « Esclavage et Indemnités » (2021) intègrent la Congrégation de Saint Joseph de Cluny parmi les demandeurs d’indemnités pour ses esclaves émancipés par la loi d’abolition de la Deuxième République.
• Enfin, en 2024, à Dijon, l’ampleur du foyer abolitionniste parodien a été montrée dans la communication de Germaine Lemétayer intitulée « De l’injonction d’oubli au devoir de mémoire : l’abolition de l’esclavage et la transmission de l’expérience irénique de Paray-le-Monial », lors d’une journée d’étude intitulée Abolition et antiesclavagisme du XVIIème au XIXème siècle, publiée dans la Revue du Philanthrope dirigée par Eric Saunier et diffusée sur les sites internet le Boucan et Histoirecoloniale.net (voir ici).
Nous ne pouvons que constater que ce livre s’inscrit dans la continuité d’un courant révisionniste de l’histoire entretenu par deux associations fondées en Saône-et-Loire en 2010-2011 :
- La Diaconie de la Beauté, de Dominique Rey, évêque de Toulon-Fréjus, fondateur et directeur spirituel de la Communauté de l’Emmanuel de Paray-le-Monial qui s’est fait connaître notamment par la production et la diffusion à Paray-le-Monial, en Saône-et-Loire, puis en Guyane de la pièce de théâtre « Hommes libres ou le rêve réalisé d’Anne-Marie Javouhey » (2018).
- Les Amis des Antilles fondée à Montceau-les-Mines par Christiane Mathos et Philippe Pichot, qui a fait apposer en 2023 treize plaques commémoratives dans le département associant Anne-Marie Javouhey aux réels abolitionnistes que furent Pierre Moreau, Jean-Philippe Saclier, Etienne Mayneaud de Bizefranc et Alphonse de Lamartine.
A noter qu’est paru le 27 avril 2023 sur Médiapart un article intitulé « Abolition de l’esclavage : Les écrits aux relents d’extrême-droite de l’hôte de Macron », qui identifie Philippe Pichot comme un militant du groupe d’extrême droite « Reconquête ». Enfin, en 2025, la mise sous tutelle de la communauté de l’Emmanuel par le pape François et la perte par Dominique Rey de ses prérogatives d’évêque ont sanctionné ses dérives, parmi lesquelles on relève des engagements politiques identitaires.
Si Véronique Brunet, lors de sa conférence annoncée le 11 septembre à Charolles, assume les lacunes et les erreurs de son livre, on ne peut que craindre que sa conférence s’inscrive dans la « guerre culturelle » lancée par l’extrême-droite contre la démarche scientifique des historiens et cherchant à promouvoir un récit national identitaire fondé sur la construction de héros mythiques.
Espérons au contraire qu’elle se joigne à la riposte des historiens qui coïncide avec l’annonce du livre « Les faussaires de la nation. Comment l’extrême-droite défigure l’histoire » par un collectif de cinquante auteurs qui entendent « défendre une conception démocratique et scientifique de l’histoire » : « En défigurant et en relativisant la vision commune de l’histoire, les activistes et idéologues d’extrême droite mettent en danger la cohésion nationale. Les auteurs de cet ouvrage n’entendent pas leur laisser le champ libre et engagent le combat pour préserver la rigueur scientifique, l’honnêteté intellectuelle et l’avenir de la France » (note des Edition Philippe Rey).


Attelée depuis 2015 à ce combat, la section de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) de Paray-le-Monial se réjouit de cet engagement, tandis que les comités régionaux de la LDH de Bourgogne et de Franche-Comté ont pris la décision de demander au Conseil régional Bourgogne-Franche Comté la révision de sa position l’égard des Amis des Antilles et son soutien à la section de la Ligue des Droits de l’Homme de Paray-le-Monial.

Et puisque ce courant intégriste désavoué par l’Eglise catholique se prévaut du soutien de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (FME) – alors que cette conférence est simplement annoncée par ses organisateurs sur le site de la FME dans la rubrique « Conférences-Débats » –, ils attendent aussi une clarification de sa part pour empêcher que la FME soit associée, malgré elle, à une falsification de l’histoire.
Histoire coloniale et postcoloniale.
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