Depuis le 8 juin 2026, la section locale de la Ligue des Droits de l’Homme du Pays de Fougères se mobilise, aux côtes de plusieurs associations (Groupe Féministe de Fougères, Union Communiste Libertaire, Confédération nationale du travail et CGT) et de nombreux•euses habitant•es, chaque lundi devant le tribunal de Fougères pour exiger des réponses politiques concrètes face aux violences intrafamiliales. Retour sur quatre semaines de mobilisation, sur les faits que personne ne devrait pouvoir ignorer, et sur les silences qui durent encore trop longtemps.
Les violences intrafamiliales à Fougères : une réalité documentée mais aussi un sujet largement évité
Quand on parle d’insécurité à Fougères, de quoi parle-t-on vraiment ?
Pour beaucoup, le débat public se résume à l’éclairage public, aux incivilités, à un sentiment diffus de danger dans l’espace urbain. Mais les chiffres racontent une autre histoire : une histoire qu’aucun élu•es n’a choisi de raconter.
À Fougères, « les violences intrafamiliales et faites aux femmes, c’est 30 % de l’activité du commissariat de Fougères ». C’est ce qu’indiquait l’ancien adjoint à la sécurité de la ville lorsqu’il dénonçait les larges approximations des élu•es RN à Fougères en terme d’insécurité. Trente pour cent. Un tiers de l’activité des policiers et gendarmes de notre territoire consacré à des violences qui se déroulent non pas dans la rue, mais derrière des portes closes, dans des foyers qui devraient être des refuges.
Et ce n’est pas tout. On estime à 770 le nombre de victimes de violences intrafamiliales à Fougères chaque année. 770 personnes. Des femmes, des enfants, des adolescent•es. Des voisin•es, des collègues, des élèves dans nos écoles. Evidemment, ces chiffres ne sont qu’une estimation basé sur le nombre de plaintes en 2024 et l’estimation nationale selon laquelle seules 10% des victimes portent plainte. Nous soulignons que communiquer plus régulièrement sur la réalité des chiffres permettrait surement au fougerais•es et à leurs élu•es de prendre conscience de la gravité de la situation.
Cette réalité ne sort pas de nulle part. elle a été énoncée publiquement, lors d’une réunion sur la sécurité organisée en décembre 2023 par le député de la circonscription, Thierry Benoit. Le sous-préfet était à la tribune. Et dans la salle ? De nombreux élus locaux étaient présents dont les collègues de Mme Alice Lebret, nouvelle maire de Fougères, membre de la majorité de Mr Louis Feuvrier à l’époque.
Voici ce que le sous-préfet a dit ce soir-là, avec une clarté qui aurait dû tout changer :
« Le principal fléau à Fougères, c’est celui des violences intrafamiliales. C’est celui dont on ne parlera pas ici et quasiment jamais. C’est le plus gros des statistiques de la délinquance à Fougères. Il y a des gens qui sont plus en insécurité chez eux que dehors. »
Le sous-préfet l’a dit. Des élus l’ont entendu. Et pourtant, depuis trois ans, ce sujet n’a pas été mis au cœur de l’agenda politique local.
2023-2026 : du discours sur la sécurité à Fougères au silence
En 2023, le député Thierry Benoit organisait donc cette réunion publique sur la sécurité à Fougères. Un geste qui semblait témoigner d’une préoccupation réelle pour ses concitoyennes et concitoyens. Mais dans le même temps, il votait la loi sur l’immigration. Une loi que nous qualifions de raciste, qui instrumentalise le sentiment d’insécurité en désignant des boucs émissaires plutôt qu’en s’attaquant aux causes réelles des violences.
Aujourd’hui, après notre quatrième lundi consécutif de mobilisation devant le tribunal de Fougères, Thierry Benoit n’a toujours pas pris la parole publiquement sur ce sujet.
Ce silence est d’autant plus interpellant qu’il devra bientôt se positionner sur la proposition de loi intégrale contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants, annoncée à l’ordre du jour du Parlement pour le début du mois d’octobre. Une loi que nous défendons. Une loi qui nécessitera des moyens financiers et humains considérables. Une loi qui exigera des votes, pas des silences.
Quatre lundis de mobilisation contre les violences intrafamiliales et pour la protection de nos enfants : ce qui a changé, ce qui reste à faire
Depuis le 8 juin 2026, chaque lundi, des habitant•es de Fougères se rassemblent devant le tribunal, même sous les chaleurs extrêmes de la récente canicule de juin 2026, en écho aux mobilisations qui ont lieu simultanément devant les palais de justice partout en France, à Paris place Vendôme, dans les grandes métropoles comme dans les villes moyennes.
Ces rassemblements s’inscrivent dans un mouvement national né après le meurtre de la petite Lyhanna, et portent des exigences claires :
- Une loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles, dotée de moyens réels
- Le renforcement des services publics : justice, services sociaux, associations
- Une réponse politique locale à la hauteur des chiffres que nous connaissons
- La mise en œuvre des 82 recommandations de la CIIVISE, dont 15 jugées urgentes
Au niveau national, notre mobilisation collective a contribué à obtenir une première avancée. Le 23 juin, le Gouvernement a annoncé que la proposition de loi intégrale serait examinée au Parlement avant les discussions budgétaires d’octobre. C’est une victoire partielle, fragile, qui doit être consolidée. Rien n’est encore gagné sur le contenu du texte, ni sur les financements.
À Fougères en revanche, le bilan est plus mitigé.
Nous avons appris, avec stupéfaction, que certain•es élu•es de la ville n’auraient pas été informé•es des trois premières semaines de mobilisation. Nous trouvons cela profondément préoccupant. Quatre lundis consécutifs de rassemblements devant le tribunal de leur ville, relayés localement et nationalement, et des élu•es qui découvrent l’existence de cette mobilisation seulement lors du conseil municipal du 25 juin, après une interpellation d’un habitant ?
Cela interroge sur la manière dont ce sujet est suivi, priorisé, intégré dans le quotidien de celles et ceux qui nous gouvernent localement.
Lors de ce conseil municipal du 25 juin, des élu•es ont été interpellé•es publiquement. Et nous saluons le fait que plusieurs d’entre eux•elles, issu•es de la majorité, ont fait le choix de venir au rassemblement du 29 juin et ont annoncé vouloir organiser une rencontre avec les associations. C’est un premier pas. Mais un premier pas seulement.
Car cette rencontre, telle qu’elle est envisagée pour le moment, exclurait les habitant•es mobilisé•es. Et cela, nous ne pouvons pas l’accepter. Les personnes qui se lèvent chaque lundi, qui portent ce combat dans leur quotidien, qui représentent des centaines de victimes silencieuses (ou qui le sont parfois elles-mêmes) dans notre ville, elles ont leur place dans ce dialogue. Nous ferons tout pour que cette rencontre puisse s’ouvrir à l’ensemble des personnes mobilisées.
Nous avons par ailleurs demandé officiellement à ce que la LDH soit représentée au CLSPD (Conseil Local de Sécurité et de Prévention de la Délinquance) de la ville de Fougères. Ce dispositif, qui réunit élus, forces de l’ordre et acteurs associatifs, est précisément le lieu où les violences intrafamiliales doivent être traitées comme la priorité absolue qu’elles représentent. Notre place y est légitime. Nous l’exigeons.
Le combat des violences intrafamiliales et de la protection de l’enfance est politique. Nous ne laisserons pas l’extrême-droite le récupérer.
En tant que Ligue des Droits de l’Homme, nous avons le devoir de nommer les choses clairement.
Ce combat pour la protection des enfants et des victimes de violences intrafamiliales est un combat profondément politique. Il touche aux choix budgétaires de l’État, à l’organisation des services publics, à la formation des professionnel•les, à l’éducation dans nos écoles… Nous connaissons également leur méconnaissance totale du sujet de la sécurité à Fougères, révélée durant la dernière campagne municipale.
C’est précisément parce qu’il est politique que nous devons dénoncer fermement toute tentative de récupération par l’extrême-droite. Le Rassemblement National et ses alliés n’ont aucune légitimité à se présenter comme des défenseurs des enfants et des victimes. Les faits sont là :
- Ils portent des politiques de démantèlement des services publics — justice, services sociaux, santé, éducation. Or, protéger efficacement les victimes de violences intrafamiliales nécessite exactement l’inverse : des services publics renforcés, présents, financés.
- Ils réduisent la question de l’insécurité à des voitures brûlées, à l’éclairage public, et à un lien fallacieux et fantasmé avec l’immigration. Les études sont formelles, le ministère de l’Intérieur lui-même l’a rappelé : les violences intrafamiliales et sexuelles traversent toutes les classes sociales, tous les milieux, toutes les origines. Instrumentaliser la souffrance des victimes pour alimenter la haine raciste, c’est les trahir une seconde fois.
- Ils veulent sélectionner les subventions des associations qui accompagnent les jeunes et les victimes au quotidien. Ces mêmes associations qui sont souvent les seules à accueillir la parole de celles et ceux qui n’osent pas aller voir la police ou la justice.
- Ils votent contre la santé des femmes et des enfants. Ils s’opposent à l’avortement. Ils rejettent l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, cette éducation fondamentale qui permet à un enfant de savoir que son corps lui appartient, de reconnaître une situation de danger, et de briser le silence.
- Et ils qualifient la loi intégrale de « loi de circonstance » comme si trois décennies de travail associatif, des milliers de témoignages de victimes, 82 recommandations de la CIIVISE, n’étaient qu’une réaction émotionnelle passagère.
Nous défendons cette loi. Nous la défendons dans le sillage d’une coalition de plus de 150 organisations : la Fondation des Femmes, le Planning Familial, la fédération nationale des CIDFF, la CGT, Solidaires, et tant d’autres. Et nous continuerons à la défendre, avec exigence, pour qu’elle soit adoptée, financée, et appliquée.
Nous serons là tant que les réponses ne seront pas à la hauteur
Lyhanna avait une vie devant elle. Comme les centaines de victimes de violences intrafamiliales recensées chaque année à Fougères. Comme les 160 000 enfants victimes de violences sexuelles en France chaque année.
Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ce sont des visages, des prénoms, des élèves dans nos écoles, des enfants dans nos clubs de sport, des voisin•es dans nos immeubles…
Nous continuerons à nous mobiliser et nous continuerons à exiger des réponses de l’État, du Parlement, du député de notre circonscription, de la majorité municipale, de l’opposition.
Nous continuerons à refuser que ce sujet soit relégué à une ligne dans un programme, à un angle mort dans un débat, à un silence au conseil municipal.
Une société qui ne protège pas ses enfants est une société qui abdique. Nous, nous n’abdiquerons pas.
Justice pour Lyhanna. Justice pour toutes les victimes de violences.
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