Semaine de lutte contre le racisme : contre le « commun » ?

Dans notre imaginaire collectif, le racisme est associé à des termes plutôt antipathiques : la violence, le rejet voire la peur de l’autre. Il est également l’objet d’un consensus déclaratif : peu de gens se présentent comme ouvertement racistes. Pourtant, en y regardant de plus près, l’accord sur une vision négative du racisme qui conduirait à son rejet, ne « colle » pas avec ce que l’on peut observer au quotidien : les actes racistes sont le lot de nombreuses victimes (le racisme est donc parfois promu) et les accusations de racisme sont légion (le consensus n’est donc pas véritable).
C’est le premier constat qui justifie la semaine contre le racisme ; le second est illustré par la récente polémique concernant l’organisation, par une association étudiante, de rencontres réservées à certaines catégories de personnes.

Cette étrange situation a donné lieu à de nombreuses études, discussions, polémiques dont on peut retenir au moins les idées suivantes :
1/ avant d’être un concept le racisme est une émotion et c’est pourquoi la lutte contre le racisme est d’abord une lutte contre soi-même.
2/ le racisme comporte une lourde dimension sociale et s’exprime dans un contexte de dominations multiples (économiques, culturelles…). Il comporte également une dimension morale qui touche de près à la question du « commun ».

Il est d’usage d’opposer aux racistes leurs projets : s’en prendre aux individus qu’ils rejettent, fracturer la société, nuire à l’avènement d’une visée commune aux hommes quelles que soient leurs différences (origine, culture…). Cette façon de lutter par la promotion du « commun » est à prendre avec précaution : si l’on pousse trop loin sa recherche, il apparaît alors le risque d’une société « idéale » où ne subsisteraient que des semblables.
Cette situation induirait un risque pour l’un des objectifs essentiels des sociétés démocratiques qui consiste à mettre en place les conditions d’une coexistence entre des personnes différentes (dans leurs modes de pensée, leurs modes de vie, leurs cultures et couleurs de peau).
Vivre dans de telles sociétés c’est donc toujours être amené à prendre en compte des points de vue sur le monde qui ne nous sont pas familiers ou qui ne nous conviennent pas a priori. Avoir le « commun » comme projet ultime reviendrait donc à abandonner ce que l’on est pourtant censé aspirer ! Il y a fort à craindre en effet que l’idée selon laquelle le vivre ensemble ne puisse s’appuyer que sur des points communs conduise à un alignement des opinions : le « commun » pourrait bien ne produire que des lieux communs.

C’est cette vigilance à ne pas encourager une vision naïve du collectif qui fonde l’opposition (morale) au racisme portée par La ligue des Droits de l’Homme. Prétendre combattre le racisme par la promotion du « commun » peut en effet contribuer aux discriminations qu’elles sont censées combattre : ceux qui ne voient dans les caractéristiques individuelles de chacun qu’un danger pour la société, en arrivent inévitablement à transformer les droits (par exemple le droit des minorités) en privilèges. Une position anti-raciste respectueuse de l’esprit démocratique et polarisée par le droit à la différence au sein d’un collectif est difficile à promouvoir.
Se méfier du « commun » revient en effet à s’attaquer à un tabou, c’est-à-dire à un interdit moral qui nous empêche d’affronter les problèmes au lieu de chercher à les résoudre.
Pour la Ligue des Droits de l’Homme, il faut pourtant mener ce difficile combat.

Vincent LORIUS