CLASH A L’HOTEL DU BAILLIAGE DE CHAROLLES LORS DE LA CONFERENCE DE VERONIQUE BRUNET SUR L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE EN BOURGOGNE (11/09/2026). Germaine Lemétayer

Venue présenter son livre « Les pionniers de l’abolition de l’esclavage en Bourgogne » (2026), Madame Véronique Brunet a été interpelée au début du débat au sujet d’un texte de son livre faisant d’Anne-Marie Javouhey la religieuse, fondatrice de la Congrégation des Sœurs de Saint Joseph de Cluny, une championne de l’abolition de l’esclavage :

« Elle (AM Javouhey) a pour projet de former des esclaves dans la perspective d’une émancipation…  Elle a reçu l’accord du gouvernement pour recueillir environ cinq cents esclaves dans sa colonie qu’elle va christianiser et initier à divers métiers…Elle démontre que les esclaves, malgré leur condition aliénante peuvent accéder à l’autonomie.  Ainsi, le 21 mai 1838, elle a permis à 149 saisis de traite d’être émancipés ».

Historienne, découvreuse du plus ancien abolitionniste de l’esclavage connu du monde moderne, Pierre Moreau, je lui ai demandé ses sources concernant l’emploi du mot « esclaves ». En effet, si de nombreux historiens ont bien mentionné la prise en charge à Mana entre mars 1836 et avril 1837 de 477 Noirs, il ne s’agissait pas d’esclaves, mais de Noirs de Traite. Or, selon l’article 10 de la loi du 4 mars 1831, ces Noirs sont affranchis dès leur descente de bateau :« un acte authentique de libération leur sera dressé et transcrit dans un registre déposé au greffe du tribunal ». Ni Anne-Marie-Javouhey dans sa correspondance, ni aucun historien n’emploient par conséquent, à ma connaissance, le mot « esclaves » pour les désigner, mais les dénomment « Noirs », « libérés » ou « engagés ».

Par ailleurs , alors qu’ils sont pris en charge selon les clauses d’un contrat de travail de 7 ans par la mère Javouhey avant la jouissance de leur liberté totale, le texte ne mentionne pas la réalité des mauvais traitements exercés à leur encontre tel que l’historien Denis Lamaison les décrit dans sa thèse : Prospérité et barbarie. Système économique et violence dans deux colonies françaises au XIXe siècle (la Guyane et l’île de La Réunion) » soutenue à l’EHESS en 2015. Pour l’essentiel, ne leur sont concédés ni le droit de circuler, ni celui de se marier et d’élever leurs enfants librement, ni de choisir et de commercialiser à leur gré leurs propres cultures tandis qu’ils sont soumis au contrôle permanent de la « police » et à la sanction du fouet.

Enfin, autre point passé sous silence,  le fait qu’Anne-Marie Javouhey détient 38 esclaves achetés en 1830 et 1835 et une cinquantaine donnés par l’administration. Or, si certains sont affranchis par la suite, d’autres donneront lieu, en 1849, après la loi d’abolition de l’esclavage, à des demandes de dédommagement se montant à environ 27000 francs tel que le prouve la base de données du CIRESC (2021) répertoriant les propriétaires d’esclaves : « Esclavage et indemnités ».

On constate donc que les travaux historiques récents font d’Anne-Marie Javouhey, dans les faits, une esclavagiste n’ayant jamais condamné l’esclavage ni promu son abolition. Elle n’a donc pas sa place parmi des abolitionnistes bourguignons (ou d’origine) qui eux, l’ont condamné comme un crime (Jaucourt, Dupont de Nemours), une infamie (Mme de Genlis) se sont engagés pour son abolition par leurs écrits, leurs discours, leurs votes, leurs combats, la fondation ou leur participation à des associations, la Société des Amis des Noirs (Vial d’Alais), la Société pour l’abolition de l’esclavage (Rémusat, Lamartine, Quinet), des signatures de pétitions et finalement celles de Marc-Antoine Baudot et de Lamartine sur les deux décrets d’abolition de l’esclavage de 1794 et de 1848.

A noter, pour terminer, que Madame Brunet a refusé de répondre à la question posée, se défaussant en référence au texte du site de la Fondation pour la Mémoire de l’esclavage concernant Anne-Marie Javouhey avant d’interrompre brutalement le débat qu’elle avait proposé.

Lisons ce texte :

« Dans les années 30, alors que le mouvement abolitionniste prend de l’ampleur derrière Lamartine, la sœur Anne-Marie Javouhey s’y joint et, en 1838, dix ans avant l’abolition définitive de l’esclavage, préside l’émancipation de 185 esclaves, dont 85 recevront la propriété d’un demi hectare de terre ».

Considérant que le cas des 185 esclaves sont aussi des Noirs de traite du ressort de l’article 10 de la loi du 4 mai 1831 comme le prouve le compte-rendu de leur libération complète, le 4 août 1838, aux Archives Territoriales de Guyane (série 11M, copie jointe), il est clair que la FME est bien l’auteur, avant Madame Brunet, d’une version révisionniste du portrait de la religieuse combinant plusieurs pratiques : une  falsification avec la substitution du mot « esclaves » à « Noirs de Traite », l’amalgame des concepts d’ « émancipation » à caractère culturel et d’affranchissement juridique et enfin, la censure d’un esclavagisme maltraitant avéré jusqu’en 1848.

Ce texte ne peut donc, en aucun cas, avoir été écrit par un historien. Nous ne doutons donc pas que la FME n’intervienne rapidement pour supprimer les pages consacrées à Anne-Marie Javouhey et les remplacer par Pierre Moreau et les abolitionnistes du Charolais.

Bibliographie sommaire

Anne-Marie Javouhey, Correspondance (1798-1851), Texte établi et annoté par les sœurs Jean Hébert et Marie-Cécile de Segonzac, Paris, 1994

Pascale Cornuel, Mana, De la naissance d’un village en Guyane française en période pré-abolitionniste, DEA, Paris, 1997.

Geneviève Lecuir-Nemo, Anne-Marie Javouhey, fondatrice de la congrégation des Soeurs de Saint Joseph de Cluny, Paris, 2001.

Denis Lamaison,  Prospérité et barbarie. Système économique et violence dans deux colonies françaises au XIXe siècle (la Guyane et l’île de La Réunion, Thèse sous la direction de Monsieur Elikia M’Bokolo, EHESS, 2015.

Lydie Ho-Fong-Choy Choucoutou, Commémorer : pour qui ? pourquoi ? comment ?, Tribune de France-Guyane, 17 mai 2016.

CIRESC, Esclavage et indemnités, 2021.

Germaine Lemétayer, Le Charolais, terre d’abolition de l’esclavage. Les 18 abolitionnistes issus des familles iréniques de Paray-le-Monial-La Nocle, Condé-en-Normandie, 2026.

Copie du début du compte-rendu de la cérémonie de fin de contrat de travail de 185 Noirs de traite (AT, série 11M)