Suggestions de lectures

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Grande pauvreté, inégalités sociales et école

Sortir de la fatalité


EXTRAITS

Dans l’ouvrage qu’il a dirigé, « Grande pauvreté, inégalités sociales et école. Sortir de la fatalité », Choukri Ben Ayed questionne l’action de l’école en matière de lutte contre les inégalités en croisant études scientifiques et expériences de terrain.

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Dans les débats sur l’école, on parle régulièrement d’« inégalités » scolaires ou sociales entre les élèves, moins souvent de « pauvreté » comme dans cet ouvrage. Le mot fait-il peur ?

Les données statistiques du ministère reposent dans la majorité des cas sur quelques variables standardisées (du type élèves « favorisés », « très favorisés », « défavorisés »…) qui, si elles permettent de montrer les inégalités scolaires entre classes sociales, masquent les conditions de vie réelles des individus, en invisibilisant les plus pauvres d’entre eux. De fait, la grande pauvreté n’est pas considérée comme une problématique centrale des politiques éducatives.

En France, c’est pourtant un élève sur cinq qui a des parents pauvres, soit quelque 3 millions de jeunes. Et encore, ce chiffre date d’avant la crise sanitaire, qui aurait fait basculer dans la pauvreté un million de Français supplémentaires. Il ne faut donc pas avoir peur de parler du défi que représentent « les enfants pauvres » pour l’école.

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Comment réagissent les enseignants confrontés à la pauvreté chez leurs élèves ?

Nous essayons de montrer dans cet ouvrage que, malgré la recrudescence des travaux de recherche présentant une école française déshumanisée, les valeurs humanistes sont encore bien présentes sur le terrain chez des enseignants et personnels directement confrontés à la pauvreté des élèves. Nombre d’entre eux agissent, comme ils peuvent, avec pragmatisme et loin des discours fatalistes.

On le remarque par des petites attentions, souvent discrètes, comme ces enseignants qui organisent une distribution de vêtements car ils voient bien que ceux que portent certains élèves sont inadaptés à la saison. Ce sont ces personnels de cantine qui acceptent de donner une ration de nourriture en plus à certains élèves qui en ont besoin. Mais ce sont aussi des chefs d’établissement qui se donnent du mal pour trouver les moyens financiers afin de permettre à certains élèves de participer au voyage de fin d’année. Ou ces enseignants qui ne comptent pas leur temps pour développer des projets pédagogiques ambitieux pour la réussite de leurs élèves, et certaines collectivités qui s’emparent à bras-le-corps de la question de la mixité sociale dans les établissements…

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Cet entretien paraît dans « Le Monde de l’éducation ». Si vous êtes abonné au Monde, vous pouvez vous inscrire à cette lettre hebdomadaire en suivant ce lien.

Séverin Graveleau

A lire intégralement en cliquant ICI




Source


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Philosophie féministe

Textes réunis par Manon Garcia, Vrin, 458 p., 15 euros.

« La femme est un animal à cheveux longs et à idées courtes. » Combien de jeunes filles ont dû grandir en entendant cette phrase pitoyable à l’école – la misogynie de Schopenhauer n’avait d’égale que sa noirceur. Elle résume dans quelle exclusion la philosophie a tenu les femmes et s’est construite, réservant aux hommes les champs du logos, de la vérité et de la raison. Cette mise à l’écart est loin d’avoir complètement cessé, à tel point qu’on peut se demander si la « philosophie féministe », qui émerge avec « le Deuxième Sexe » (1949) de Beauvoir et se développe dans les pays anglo-saxons à partir de 1970, n’est pas un oxymore. Dans ce livre où elle a réuni dix textes clés de la pensée féministe jusque-là non traduits ou peu accessibles (de Nancy Bauer, Christine Delphy, Michèle Le Dœuff, Susan Moller Okin…), la philosophe Manon Garcia, autrice d’« On ne naît pas soumise, on le devient », en expose avec clarté les enjeux révolutionnaires et apports fondamentaux : épistémologiques, politiques, éthiques, métaphysiques… Une réussite.

M. L.Michelle Perrot et Manon Garcia : deux générations féministes dialoguent (sous l’égide de Beauvoir)

FéminiSpunk

Par Christine Aventin, La Découverte, 136 p., 15 euros.

On connaissait le féminisme, voici le féminispunk. Le quoi ? « Spunk » est un mot inventé par Fifi Brindacier, dont la Belge Christine Aventin s’attache à démontrer qu’elle incarne la féministe punk en chef. Irrévérencieuse, libre, anticonformiste, la fillette aux nattes rousses créée par Astrid Lindgren a en effet outrepassé toutes les récupérations et tous les carcans – notamment sa traduction édulcorée en français, rien de moins qu’une « clitoridectomie de l’œuvre originale ». Partant de la Bibliothèque rose, l’essayiste proposeune « fabulation nouvelle du monde », dans laquelle les filles, « émues en meute » (l’étymologie d’émeutières), investissent le terrain de jeu et chassent d’un pied de nez toutes les injonctions. De sa plume vibrionnante, elle dynamite le genre de l’essai, fondant récit personnel, réflexion théorique et commentaires de ses relectrices. Ça décape, ça ravigote, ça rend invincible.

A. S.

LIRE AUSSI > Libre, féministe, elle-même : Fifi Brindacier, badass avant l’heure

Contre les femmes, la montée d’une haine mondiale

Par Abram de Swaan, traduit par Bertrand Abraham, Seuil, 368 p., 22 euros.

Sociologue renommé, le Néerlandais Abram de Swaan a enseigné au Collège de France et à Sciences-Po. Dans ce livre dédié à son épouse disparue, qui dut affronter tant le racisme, les discriminations sociales que le patriarcat, il retrace les méfaits de la domination masculine à travers le monde. Un survol forcément un peu rapide en 300 pages et qui reprend des éléments bien connus, mais l’on est saisi face à la folle accumulation des violences et des injustices infligées aux femmes, constituant un véritable règne par la terreur. Au XXe siècle encore, ces crimes, à commencer par l’avortement sélectif et les infanticides de petites filles, ont causé plus de morts que l’ensemble des guerres. Et aujourd’hui où l’émancipation des femmes ébranle le primat masculin dans la plupart des domaines, celle-ci déclenche des ripostes sans merci, explique le chercheur. Il documente et analyse les fondements de cette haine qui unit l’extrême droite et les régimes fondés sur une vision fanatique de la religion. Glaçant.

V. R.Haut les femmes ! 10 bons essais sur le féminisme

Herstory

Par Marie Kirschen et Anna Wanda Gogusey, La ville brûle, 264 p., 25 euros.

Après historyherstory. En français, « son histoire à elle ». Lorsque l’activiste et théoricienne américaine Robin Morgan invente ce terme en 1970, il s’agit de réparer un impensé historiographique : pourquoi les femmes sont-elles renvoyées aux marges des manuels, quand elles n’en sont pas carrément absentes ? A elles, désormais, de « développer une histoire des femmes privilégiant un point de vue féministe », écrit Marie Kirschen. Quelques décennies plus tard, la journaliste poursuit la tâche avec une encyclopédie joyeuse, érudite et engagée, conçue comme une balade à travers les féminismes, de la première vague aux hashtags des militantes et militants du XXIe siècle. Wonder Woman y côtoie Simone de Beauvoir et les Gouines rouges, qui formèrent le premier mouvement de visibilité lesbienne. « Herstory » est plus qu’un abécédaire : l’autrice y éclaire les débats qui divisent le mouvement, comme la prostitution, et se prête à une déconstruction précise des arguments masculinistes (non, la justice n’est pas « anti-pères »). De quoi s’adresser aussi bien à celles et ceux qui connaissent leur Wittig sur le bout des doigts qu’aux nouveaux convertis.

A. R.

L’Amazone verte

Par Elise Thiébaut, Charleston, 256 p., 18 euros.

Qu’est-ce qu’être écoféministe ? Certainement pas « manger bio en lisant Virginie Despentes » et boire le sang de ses règles, même si cela peut avoir des vertus. Dans cette réjouissante biographie, Elise Thiébaut remonte le fil de la vie et de la pensée politique de Françoise d’Eaubonne, militante et essayiste d’influence marxiste qui nous a légué les mots « écoféminisme » et « phallocratie ». Autrice d’une centaine d’écrits, elle aura été sur tous les fronts du XXe siècle : Résistance, droits des femmes et des homosexuels, nucléaire… allant jusqu’à poser une bombe, en 1975, sur le chantier de la centrale de Fessenheim. Décédée en 2005 dans son petit appartement parisien, elle est tombée dans un oubli dont on commence tout juste à l’exhumer. Trop radicale, trop « radioactive », Françoise d’Eaubonne aura « tout sacrifié à son génie », résume Elise Thiébaut.

A. R.Radicalités féministes : « Françoise d’Eaubonne avait une dimension radioactive »

Le rire des femmes

Par Sabine Melchior-Bonnet, PUF,416 p., 22 euros.

Pendant des siècles, rire et faire rire était une prérogative masculine. Dans les premiers manuels de civilité, on enjoint aux jeunes filles de contrôler leurs éclats et de ne surtout pas dévoiler leurs dents, que l’on dissimule derrière un éventail. La peintre Elisabeth Vigée Le Brun, qui s’était représentée en 1787 la bouche ouverte, avait provoqué un mini-scandale à Versailles ! « Si le rire des femmes fait peur aux hommes, c’est qu’il a quelque chose de dévastateur », pointe Sabine Melchior-Bonnet. Fascinée par les premiers one-woman-show, l’historienne des sensibilités retrace la progressive conquête du rire par les femmes, de Virginia Woolf à Blanche Gardin. « Se moquer, c’est déjà avoir la supériorité sur l’autre. C’est aussi faire dégringoler l’autorité. Il désarme : c’est une résistance au pouvoir masculin. » Rappelons que jusqu’à une époque récente, on ne trouvait pas de professionnelles du rire, point de femmes clowns, caricaturistes ou de grandes actrices comiques… Autant d’occasions manquées de se gausser la bouche ouverte.

É. B.« Durant des siècles, le rire féminin est resté sous surveillance »

Encyclopédie critique du genre

Dirigée par Juliette Rennes, La Découverte, 752 p., 35 euros.

En 66 entrées par mots-clés, qui vont d’« Affects » à « Voix », en passant par « Age », « Capital », « Désir », « Mondialisation », « Sport » ou « Taille », cette encyclopédie critique embrasse la question du genre dans toutes ses implications. Elle interroge aussi bien sa dimension anthropologique (l’existence ou non de sociétés matriarcales) que biologique : comment s’est construite et imposée l’idée d’un genre « naturel » au point, par exemple, de modeler nos voix ? Plongée ethnographique dans des mondes clos, comme celui de la musique, ou données économiques sur la façon dont les femmes sont écartées de la transmission du patrimoine, la diversité des disciplines et des approches permet d’explorer ce qu’il en coûte d’être défini comme homme ou femme. L’ouvrage est parfois un peu savant mais d’une grande richesse. Il éclaire également les débats actuels autour de l’intersectionnalité, la transidentité ou l’éthique novatrice du care. Une belle démonstration des apports de la recherche féministe au renouvellement des sciences sociales.

V. R.Paul B. Preciado, un grand coup féministe dans la psychanalyse (1/3) : « Jacques Lacan, c’est pas Angela Davis ! »

Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ?

Par Linda Nochlin, Thames & Hudson, traduit de l’anglais par Margot Rietsch, 14,90 euros.

C’est la « question bête » à laquelle l’historienne de l’art Linda Nochlin, décédée en 2017, était régulièrement confrontée. En 1971, elle y répond dans la revue « ArtNews », ainsi qu’à son insidieux sous-entendu : « Il n’y a pas de grandes femmes artistes car les femmes sont incapables de grandeur. » Dans cet article plein d’esprit, qui devait ouvrir la voie à une histoire de l’art féministe, elle dévoile comment « la faute […] n’incombe pas à nos lignes de vie, nos cycles menstruels ou notre vacuité intérieure », mais bien aux structures institutionnelles et sociales qui ont tenu les femmes à l’écart pendant des siècles. Par exemple, en leur refusant l’accès aux modèles nus. Elle relève aussi comment l’adoption du point de vue du mâle blanc occidental a biaisé la notion de génie artistique. En cinquante ans, le texte, dont l’artiste Judy Chicago a dit qu’il « a changé le monde », n’a rien perdu de son acuité. Il est accompagné d’un appendice appelé « Trente Ans plus tard », dans lequel Nochlin commente l’émergence d’un nouveau canon, avec Louise Bourgeois ou Cindy Sherman, et soutient que « l’histoire de l’art féministe est là pour semer la zizanie, pour remettre en question, pour voler dans les plumes du patriarcat ».

A. S.

Une guerre mondiale contre les femmes

Par Silvia Federici, traduit de l’anglais par Étienne Dobenesque, La fabrique, 176 p., 15 euros.

Sait-on que le terme anglais « gossip », qu’on traduit par « ragots », désignait autrefois une amitié entre femmes ? C’est à l’aube de l’Angleterre moderne qu’il prend cette signification dénigrante et « a servi à détruire la sociabilité féminine qui prévalait au Moyen Age », écrit Silvia Federici. Le mot français « commère » a connu le même sort. Des chasses aux sorcières, qui accompagnent la privatisation des terres communes et préparent l’avènement de l’ordre capitaliste, au féminicide d’aujourd’hui, Sylvia Federici restitue une brève histoire de la violence sexiste. En quelques articles, l’autrice de « Caliban et la sorcière » et du « Capitalisme patriarcal » offre une introduction très accessible à ses analyses.

M. L.De la sorcière à la ménagère : comment le capitalisme a domestiqué les femmes

Paru dans « L’OBS » du 1er juillet 2021.

Emilie BrouzeMarie LemonnierVéronique RadierAgathe Ranc et Amandine Schmitt


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Les maisons de la sagesse-traduire

Une nouvelle aventure




Les maisons de la sagesse (dont le nom complet est Maisons de la sagesse-Traduire) n’ont ni portes ni fenêtres. Il s’agit d’un réseau de lieux et d’actions où circulent les langues, les cultures, les idées, les savoirs, les pratiques, les générations.
Dans cet ouvrage, Barbara Cassin et Danièle Wozny racontent ces « Maisons » qui sont aujourd’hui un lieu d’accueil où sont créés des glossaires bilingues pour l’administration française, où sont promues des Banques culturelles solidaires, où s’élabore le Dictionnaire des intraduisibles des trois monothéismes. Ces expériences sont déjà une manière de faire bouger la société, en s’appuyant, comme dans la traduction, sur les différences et les difficultés pour ouvrir un passage. Savoir-faire avec les différences, voilà justement ce dont nous avons besoin, y compris politiquement, et à présent plus que jamais ?


Pour en savoir plus, c’est ICI



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Libération animale et lutte des classes, une histoire commune




Socialistes, libertaires… et défenseurs des animaux. L’anthologie «Cause animale, luttes sociales» met en lumière l’articulation que douze autrices et auteurs, dont Louise Michel, faisaient entre émancipation animale et critique du capitalisme. Un ouvrage qui permet de découvrir — et renforcer — la dimension politique de l’antispécisme.


Un ouvrage salutaire…


Lire ICI

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L’entrée en France et dans l’espace Schengen


GISTI – LES CAHIERS JURIDIQUES


La France et l’Union européenne ont fait de la lutte contre l’immigration irrégulière un objectif prioritaire, impliquant un contrôle rigoureux de leurs frontières.

Les conditions exigées pour accéder au territoire européen sont de plus en plus restrictives, et les personnes étrangères se trouvent sans cesse confrontées aux tracasseries et à l’arbitraire des services chargés de la délivrance des actes d’état civil, des passeports et plus encore des visas.

Après une présentation des principes qui régissent l’entrée et la circulation des personnes sur le territoire européen, ce Cahier expose les conditions requises pour entrer en France en fonction de l’objet du séjour : pour un « court séjour », l’accès au territoire métropolitain coïncide en général avec l’accès à l’ensemble de l’espace Schengen et relève principalement de la réglementation européenne ; c’est en revanche le droit national qui s’applique pour la circulation en outre-mer ou pour l’entrée en France en vue de s’y établir. On trouvera également dans ce Cahier une description détaillée des conditions de délivrance des visas et des possibilités de recours contre les refus de visa. Un dernier chapitre expose les conditions dans lesquelles un refus d’entrée en France peut être opposé et les conséquences d’un tel refus.

Mai 2021, 60 pages, 15 € + éventuels frais d’envoi
ISBN : 978-2-38287-108-9 (papier), 978-2-38287-109-6 (ebook)



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En mer, pas de taxis



ROBERTO SAVIANO

Trad. de l’italien par Vincent Raynaud

Albums Beaux Livres, Gallimard

Parution : 04-03-2021


« Il serait réducteur de considérer les photographies des traversées du désert, des prisons libyennes, des canots gonflables, des sauvetages en mer et des corps qui flottent sur l’eau comme des photos d’actualité ou des clichés militants. Tout cela nous concerne, tout cela constitue pour nous une information précieuse. Le message qui nous parvient peut devenir le carburant qui permettra de changer le cours des choses ou la pierre tombale qui signifiera leur fatale inévitabilité. À nous de choisir. » Roberto Saviano

En 2017, Luigi Di Maio, l’un des leaders du Mouvement 5 étoiles italien, qualifie de « taxis de la mer » les navires affrétés par des ONG humanitaires pour des opérations de sauvetage en Méditerranée, leur reprochant d’encourager le phénomène migratoire. Ce livre est un témoignage en réaction à cette déclaration. Il dénonce la propagande et les mensonges sur l’immigration, à travers les paroles et les images de ceux qui ont vu, documenté, photographié et aidé.


Source: gallimard.fr

Critiques ICI , ICI et ICI

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Le venin dans la plume

par Rémy Dufaut, 13/06/2020

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Une pétition récemment lancée par la Gilet jaune Priscillia Ludosky vise à bannir le polémiste très populaire Eric Zemmour des nombreux médias où il sévit régulièrement.

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Ce cernier, déjà condamné à diverses reprises et plus récemment, en 2019, pour haine raciale, n’a pas hésité à détourner des statistiques officielles, sur la chaîne Cnews, pour défendre ses thèses sur le supposé racisme anti-blancs, l’obsession qui hante ses jours et ses nuits depuis de nombreuses années. Il tombe d’autant plus mal après la mort de George Floyd, lors d’une intervention policière fatale à Minneapolis, qui suscite la vague d’indignation mondiale sans précédent que nous connaissons actuellement.

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La jeune femme instigatrice de cette pétition est une figure bien connue du mouvement des Gilets jaunes. Elle a été placée en garde à vue en mars dernier pour avoir manifesté dans le quartier de l’Élysée en présentant un portrait d’Emmanuel Macron à l’envers.

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Il y a certes de quoi s’interroger sur la validité démocratique en matière de liberté d’expression de cette pétition. Mais il faut reconnaître que Zemmour ne perd pas une occasion de faire parler de lui et de ses thèses inquiétantes et consternantes, alimentant constamment des polémiques racistes, sexistes et homophobes dans les médias où il a acquis une audience pour le moins surprenante.

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Pour s’en faire une idée, il suffit de se pencher sur l’excellente analyse que nous livre Gérard Noiriel dans son ouvrage Le Venin dans la plume, publié en 2019 aux éditions La Découverte. Il y établit le parallèle étonnant qui lui a sauté aux yeux à la comparaison des propos de Eric Zemmour, à l’origine journaliste, passé par Le Quotidien de Paris et Le Figaro, avant d’avoir son rond de serviette sur tous les plateaux de télévision, faisant le lait de Valeurs Actuelles, et des écrits de Édouard Drumont, dont la carrière de polémiste, à cheval sur la fin du XIX ème siècle et le début du XX ème, a été particulièrement active notamment à l’occasion de l’affaire Dreyfus. Il est considéré comme le fondateur de l « ‘antisémitisme moderne »  à travers ses créations, le journal La Libre Parole et la Ligue nationale antisémitique de France, notamment.

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Si Drumont connut, après un échec aux municipales à Paris, une petite gloriole politique en occupant un certain temps le poste de député d’Alger, souhaitons que Zemmour ne connaisse jamais la moindre consécration et ne soit jamais élu à un poste à responsabilité. On apprenait il y a un a an qu’Eric Zemmour et Patrick Buisson, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, réfléchissaient à une « plate-forme d’idées pour la droite ». Il y a donc du souci à se faire…

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Comme, un siècle après son prédécesseur, Zemmour s’étrangle de peur et de haine face à la crainte du « grand remplacement » de la civilisation française par l’envahisseur musulman, Drumont prédisait l’effondrement de la même civilisation suite à la prise du pouvoir par l’ordre juif. Le « Nous sommes tous des catholiques vendéens » de l’un vient étrangement faire écho au « Le Juif, voilà l’ennemi » de l’autre.

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Toutefois, Gérard Noiriel remarque que « L’une des différences entre l’époque de Drumont et la nôtre tient à la banalisation des propos identitaires que diffusent les polémistes d’aujourd’hui. » Il n’y a pas de recette miracle pour combattre efficacement cette démagogie populiste.

Mais il demeure possible de démonter le discours réactionnaire en révélant sa matrice et ses grosses ficelles, à défaut de démolir ses arguments, qui font quotidiennement la fortune de la majorité des médias…

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LE SENS DE LA PEINE

par Nicole François, 28/05/2020

En 2009, les membres de la section de Troyes et de l’Aube avaient organisé plusieurs événements sur le thème de la prison.

A cette occasion Nicolas Frize, très engagé dans des actions culturelles auprès de prisonniers, responsable à l’époque du groupe de travail «Prisons» à la LDH, était venu présenter son livre «Le sens de la peine, état de l’idéologie carcérale» (son premier livre) lors d’une conférence-débat à Sainte-Savine.

Nicolas Frize est d’abord, de son métier, compositeur de musique contemporaine. C’est à ce titre qu’il intervient dans les institutions pénitentiaires, hospitalières, scolaires (de l’école à l’université), urbaines (la ville, les espaces publics…), le monde du travail (entreprises…). Il met en œuvre des créations «sur le terrain», impliquant dans la création musicale et la pratique artistique des musiciens amateurs et des interprètes professionnels.

Il a commencé en 1988 en maison d’arrêt pour femmes. Son objectif, en tant qu’artiste, n’étant pas simplement de divertir et occuper les détenues afin qu’elles supportent mieux la détention, mais de les mener vers une véritable démarche de création, et, à partir de là, les conduire à «s’interroger sur leur rapport au monde».

Une expérience qui l’a amené à écrire cet essai «Le sens de la peine» paru en 2004, préfacé par Madeleine Rebérioux, historienne, Présidente d’honneur de la Ligue des droits de l’homme (disparue le 7 février 2005).

Dans cet ouvrage Nicolas Frize dénonce les pratiques d’un univers pénitentiaire entièrement répressif et privé d’avenir.

Déjà en 2000, l’ouvrage de Véronique Vasseur Médecin-chef à la prison de la Santé avait mis en lumière les conditions vétustes vécues par les détenus et les personnels chargés de les encadrer. Les rapports parlementaires que la parution de ce livre avait déclenchés n’avaient conduit qu’à l’édification de nouveaux centres de détention pour parer au plus pressé: l’augmentation continuelle du nombre de prisonniers.

Mais la question du sens donné aux peines de prison n’est jamais abordée. S’agit-il seulement d’enfermer toujours plus et toujours plus longtemps?

Nicolas Frize questionne avant tout l’utilité même d’un enfermement qui ne joue pas son rôle de régulation et de pacification sociale. Il questionne le sens de la peine, tel que le prisonnier est supposé le comprendre et se l’approprier…

«Les personnes détenues sont certainement les premières à s’interroger sur la justice et particulièrement sa justesse. D’autant plus qu’elles sont sommées de trouver du sens à leur condamnation. «Il va falloir songer à donner un sens à votre peine» leur dit-on. La justice prononce la sanction, la concrétise dans la prison, puis se sauve en demandant au détenu d’y mettre du contenu.

Mais comment considérer cette question du sens lorsque «purger une peine de prison est être ramené à rien, réduit à la passivité, à l’autodestruction, à l’inutilité, à la solitude gratuite inefficace et froide»? Comment vivre la question de donner du sens en même temps que son contraire: «voir se dresser toutes les barrières interdisant d’imaginer les projets qu’on leur enjoint d’échafauder».

Injonction contradictoire: «si tu veux sortir plus vite, invente le sens de ta peine» et/mais «nous te proposons de te comporter comme nous l’entendons selon les règles de la détention».

C’est ainsi que les détenus ont souvent le sentiment d’être de plus en plus étrangers à eux-mêmes. Isolés dans leur souffrance, face à eux-mêmes, il n’est pas rare que la tentation du suicide, ou de la conversion à des religions quelles qu’elles soient viennent donner une issue à leur douleur, puisque rien d’autre ne la porte ni ne lui donne du sens. Rien d’autre ne se présente qui puisse faire d’eux des «être possibles» au-delà du délit ou du crime.

«Qui sait si les juges et les jurés mesurent le poids du sens dans celui de la peine?» se demande l’auteur.

Nicolas Frize fait référence à Foucault qui affirme que «la peine de prison n’est pas l’alternative à la mort, mais la porte en elle: ce que la peine capitale faisait en deux secondes, la prison le fait en vingt ans». Vide de sens, la sanction se suffirait à elle-même? La plupart du temps la peine est prononcée en terme de quantité, rarement en terme de contenu, comme si l’énoncé seul allait miraculeusement donner au condamné la possibilité, le jour de sa sortie de prison, de se réadapter au monde extérieur.

Il nous faut sortir, dit-il, de ce raisonnement stérile, de cette «culture de sanction-élimination, sanction-souffrance, sanction-vengeance, sanction-rétribution (rendre au coupable la souffrance qu’il a générée). Ce qui doit nous importer, c’est construire plutôt que reconstruire, tisser plutôt que rapiécer, faire un travail de transformation, transformer l’ancien en nouveau».

Comment? D’abord en accompagnant les condamnés dans une analyse de leur passé, en restaurant chez eux une «appartenance au monde» malgré leurs actes délictuels ou criminels, en leur permettant de prévoir, organiser leur conduite de vie, en brisant l’image qu’ils ont d’eux-mêmes au regard de la société, en créant des projets qui permettraient de faire le lien entre le temps de la peine et le temps d’après la peine, une continuité. Que la sanction ne soit pas seulement «incarcérée» elle aussi le temps de l’enfermement, immobilisée, mais qu’elle soit tournée vers le futur des individus.

L’auteur analyse tous les supports possibles (travail, art) à l’évolution de chacun, sans occulter toutes les difficultés de mise en place que cela suppose: «pourquoi les biens intellectuels et artistiques s’arrêtent-ils aux portes des prisons?» dit-il. «Si le détenu ne peut sortir de la prison, la société, elle, peut y entrer».

«Réparation du passé, structuration du présent, et construction d’un avenir, doivent, de façon inséparable, faire partie intégrante de la sanction» conclut-il.

Face à des attentes populaires toujours plus répressives et des contraintes budgétaires omniprésentes comment repenser un système social de peines, d’alternatives à la peine d’emprisonnement accordant au condamné une «existence» dans le droit et la dignité ?

La LDH a toujours eu en chantier une réflexion sur le sujet.

Pourrions-nous nous demander si le rapport de janvier 2002 (rapporteur JP Dubois) https://www.ldh-france.org/Reflexions-sur-le-sens-de-la-peine/ est toujours d’actualité ?

Autre ouvrage de Nicolas Frize sur le sujet de la prison:


Le droit d’être en vie

par Nicole François, le 4 mai 2020

En attendant la réouverture de nos librairies préférées, l’heure est à la relecture.

C’est avec un intérêt renouvelé que j’ai relu cet ouvrage, qui raconte l’exode d’un héros anonyme qui, au péril de sa vie, a traversé la mer Égée à bord d’un canot en plastique.

Le récit commence en avril 2015 et se termine en septembre 2017.

Au fil des chapitres, des retours en arrière permettent de découvrir ce qu’a été l’enfance («une enfance malheureuse»), l’adolescence, la vie d’étudiant en France, et le début de la vie d’adulte de l’auteur.

En avril 2015, le narrateur, marié depuis un an, et sa femme Aya enceinte, ont quitté Alep depuis quelques mois, leur immeuble ayant été bombardé. Ils s’installent à soixante-dix kilomètres de là, pensant être en paix, aspirant à vivre « une vie normale».

«En ce début d’année, la Syrie était coupée en quatre: au nord-est les Kurdes dans un territoire le long de la frontière turque, à l’Est l’État islamique, à l’Ouest sur la Méditerranée les forces du régime de Damas, un territoire couvrant jusqu’à la frontière avec le Liban et jusqu’en Israël. Enfin au nord-ouest, autour d’Alep, les forces rebelles islamistes du Front al-Nosra.»

Pensant être en paix? Hélas, pour la quatrième fois depuis le début de la guerre, ils doivent de nouveau tout abandonner, fuir, tout perdre, la petite ville où ils s’étaient réfugiés est bombardée.

Cela fait trois ans que la Syrie a basculé dans la guerre civile. Les affrontements entre l’armée de Bachar al-Assad et les forces rebelles emmenées par les djihadistes du Front al-Nosra et de l’État islamique sont quotidiens.

«Tous les jours, les avions rasaient nos immeubles. Tous les jours les roquettes passaient au-dessus de nos têtes. Tous les jours nous entendions les hélicoptères d’Assad qui partaient larguer leurs barils d’explosifs. Tous les jours nous redoutions les tirs. Tous les jours nous descendions nous abriter à la cave. Toutes les nuits l’immeuble tremblait au passage des chars…»

Joude est professeur de français au lycée mais il n’y a plus moyen de travailler, les écoles sont détruites, la vie est un cauchemar. Plus d’eau, plus d’électricité, plus d’argent…

Joude refuse de choisir son camp dans un conflit qui n’est pas le sien.

«La fois de trop, ce jour-là j’ai compris qu’il fallait quitter la Syrie.»

Se cacher, déménager quatre fois… il se résout à l’exil comme des centaines de milliers de Syriens.

Nous le suivons, d’Alep à Istanbul, sur un itinéraire choisi pour éviter les zones de combat, puis traversant la mer Égée avec sa femme et son bébé, à la merci des passeurs, passant par les camps de réfugiés de l’île de Leros, puis enfin en France, à Nantes, et en Bretagne…

En France c’est un autre combat, administratif, qui l’attend. L’OFPRA lui signifie que «la qualité de réfugié ne peut lui être reconnue dans la mesure où les éléments présentés ne permettent pas de conclure au bien-fondé de ses craintes personnelles de persécution et qu’il ressort de ses propos qu’il n’a pas été personnellement visé…»!

La peur le suit: «Si la France me renvoie dans mon pays, je suis un homme mort».

Il finira par obtenir le statut de réfugié fin 2017.

Devenu interprète, à défaut de pouvoir exercer son métier d’enseignant, il rêve d’être intégré en France au point qu’un jour, plus personne ne le considère comme un réfugié.

«Ma vie est ici, je ne veux plus regarder en arrière. Si la France veut bien de moi, j’aurai la chance de vivre dans un état de droit, une démocratie, un pays où je n’aurai plus peur de prendre la parole, où je n’aurai plus besoin de corrompre des fonctionnaires pour sauver ma peau…»

Je repense aux femmes syriennes du Collectif pour les droits des femmes, lors de nos réunions de réflexion autour du 8 mars 2020, qui nous avaient dit: «Défendre les droits des femmes? En Syrie, le premier des droits que nous ayons à défendre est celui d’être en vie».

Bonne lecture.

Existe également en Livre de poche.


Le livre que je ne peux ni résumer ni commenter.

Par Rémy Dufaut, le 23 avril 2020

Cette nouvelle nuit d’insomnie confinée m’a permis de lire de la première à la deux cent vingt-troisième page l’ouvrage de François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise (Ed. Pauvert, 2019).

Je souhaiterais tant faire partager plus souvent à qui le veut bien ce moment jouissif où l’on referme un livre, rassasié, fier de soi, empli de la certitude d’avoir encore un peu avancé dans la vie, assuré de s’endormir un peu moins con…

Eh bien ! quoique les impressions partagées soient souvent les plus authentiques « à chaud », alors qu’on est encore totalement relié à la pensée de l’auteur sans que nos pensées puissent être dévoyées par le retour à soi, au moment où l’on rabat la quatrième de couverture sur le volume, je suis dans l’impossibilité totale d’en rendre compte de façon académique. Je ne rendrai pas ma fiche de lecture…

J’ai traversé des moments bien difficiles au cours de cette nuit blanche, ne supportant pas, comme tout un chacun, d’être pris à partie par quelqu’un à qui je n’avais rien demandé, sinon de m’apporter ses lumières sur notre monde et ses vicissitudes, convaincu que je ne peux être déçu par l’auteur d’ Entre les Murs (Verticales, 2006) dont est tiré le film éponyme (2008), de l’Antimanuel de Littérature (Bréal , 2008), de En Guerre (Verticale, 2018). Mais c’est la voix de Boris Vian, dont on a récemment célébré le centenaire de la naissance, qui vient me rappeler en sourdine, durant le premier tiers du bouquin, qu’« on n’est pas là pour se faire engueuler ». De quel droit l’ami Bégaudeau s’arrogerait-il le droit de me « remonter les bretelles », pour 18 euros, qui plus est ?

Mais on s’accroche, surtout lorsqu’on en a le temps, et l’on finit par entrer dans son jeu, malgré soi. Non, ce bourgeois qu’il conspue à longueur de pages, ce n’est pas moi. Oui, il n’a pas tout-à-fait tort, je suis quand même un peu celui-là, celui dont il me parle…

Je suis loin d’être le seul à être interloqué par tant de brutalité dans les mots, voire d’une pointe d’agressivité sur des sujets qui sont si chers à l’auteur. Je voulais savoir auparavant à quoi m’attendre et avais prudemment pris le soin de glaner quelques avis, sans pour autant m’y arrêter.

Selon Florent Georgesco (Le Monde du 7 mars 2019), « François Bégaudeau refuse le débat. »

Pour Jean-Marc Proust (Slate du 20 février 2019) « …/… le titre du livre de François Bégaudeau s’adresse au lecteur en le tutoyant pour lui signifier son ignorance. On pourrait rétorquer (pas si) bêtement: c’est çui qui dit qui y est. »

D’après Agathe Cagé (Magazine Littéraire du 5 février 2019) c’est la « Bêtise de la facilité », « La mise en scène d’un dialogue », « Ni analyse ni action pertinente ».

Antoine Peillon (La Croix du 21 février 2019) trouve chez Bégaudeau « beaucoup de hauteur de vue dans les pages très vives d’Histoire de ta bêtise » mais regrette « seulement que cette hauteur soit, ici, un peu trop hautaine pour que le procédé du tutoiement soit authentiquement fraternel . »

Alors qu’il commence à se faire assez tard et que mes yeux commencent à piquer, arrivé à la page 212, je lis ce passage que je ne peux m’empêcher de citer ici in extenso :

« C’était raté parce que la vie avait été laissée dans le vestibule, coincée entre deux parapluies. La vie c’est à dire le conflit. Le conflit c’est à dire ce truc simple qui acte, avec plus ou moins d’énergie, que je ne suis pas toi et que tu n’es pas moi.

Le conflit n’était pas au programme, le programme était de coaguler je et tu dans un nous. Par ces soirées nous mettions dans un pot commun nos capitaux symboliques, escomptant qu’ils s’augmentent mutuellement. Nous étions là pour nous additionner, non pour nous diviser. Personne n’allait embêter personne. Si quelqu’un cherchait la merde, il ne la trouverait pas. Il n’y avait de merde nulle part. C’était tout propre. »

C’est ainsi peu après 5 heures de ce matin d’avril confiné que François Bégaudeau, marxiste libertaire selon ses propres dires, apporte bien malgré lui la solution à la multitude de questions auxquelles je n’ai pas toujours su répondre. C’est bien évidemment non seulement la réplique absolue au petit test de la 4ème de couverture, par lequel l’auteur nous incite à ouvrir le volume, si nous nous sentons concerné par des sujets tels qu’abstention, populisme, extrêmes, Trump, Brexit, conflits d’intérêts, complotisme, racisme, nationalisme, xénophobie, repli sur soi ou ouverture…

Mais c’est aussi et c’est surtout la définition la plus exacte et complète, me semble-t-il, qui soit de l’amour.

Ma nuit, ou du moins ce qu’il en reste, sera douce…