Lettre d’amour aux 2010

La productrice et autrice Shanice Mendy rend hommage à la jeunesse mobilisée depuis plus d’un mois : la génération 2010, « les enfants des adultes trop fatigués pour crier encore ». « Les vivants, c’est vous. Ceux du présent. Ceux du 17 octobre, du 24 et du 5 novembre », écrit-elle dans une chronique inédite pour « Mediapart ».

31 octobre 2026 à 11h35

Jusqu’ici, 2026, c’était l’année des sensations de rien. Les moments congelés des êtres figés. L’année des dénis de démocratie et des espoirs perdus. Des regards vides malgré les sourires qui comptent. L’année des enfants de 30 ans devenus adultes déjà. Plongés trop tôt dans la diagonale du vide qui les sépare de leurs aînés quadragénaires, qui rêvent toujours de trouver la France qu’on leur a promise. Unie et indivisible, pleine et comblée, juste et viable. Viable surtout.

Et puis, comme un miracle auquel on ne croit plus, il y a eu vous. Les 2010. Les 16 ans. Les enfants des adultes trop fatigués pour crier encore. Une relève à qui on a tant dit, et qui porte tous les jours le miroir de nos êtres incapables. Incapables de vous protéger, alors vous l’avez fait vous-mêmes.

À chaque époque ses heures de gloire, dit-on ? Les années 2000 se souviendront de celles-ci. Les vôtres. Celles qu’on s’approprie, nous, tant c’est dur de vous voir meurtris. La Gen Z déjà consommée dans sa chair. Celle qui fait déjà l’expérience des bavures, des mains perdues et des yeux crevés.

Lors d’une manifestation parisienne, pour l’« acte 5 » de la mobilisation lycéenne, le 13 octobre 2026. © Photo Ophélie Loubat pour Mediapart

Cette phrase qu’on lit partout : « Le sang et les larmes des jeunes jamais conviés, qui donnent des leçons de courage à ceux qui prétendaient leur apprendre à militer. » Les petits-enfants des soixante-huitards, tout près de ceux qu’on a noyés dans la Seine. Les courageux·euses forcé·es. La violence d’un système, toujours, qui vous dicte les nouvelles règles qu’on n’applique qu’à vous. Le nom d’un·e avocat·e sur le bras gauche, sérum phy dans le sac sur l’épaule droite.

Sur vos pancartes, nous, on cherche des mots qui n’existent pas. Ceux qui viendront panser les maux, peut-être. Guérir de Macron. Comment ?

En réponse au maintien de l’ordre, on vous voit maintenir l’amour. Garder nos têtes hors de l’eau. On lit dans les livres d’histoire que pour contempler la beauté, il faut regarder du côté des révolté·es. Ces résistants et résistantes à qui on attribue les lauriers qu’ils et elles méritent sans jamais douter. La justesse-ice qui nous pousse du côté des opprimés, et qui nous rend plus humains. Plus vivants.

Protégez vos cœurs – c’est de ceux-là que doivent être faits ceux de demain. De ce bois-là.

Pourtant, les vivants, c’est vous. Ceux du présent. Ceux du 17 octobre, du 24 et du 5 novembre. Ceux de Paul-Éluard et ceux de Montaigne, qui voudraient qu’on laisse la place, enfin, à l’égalité qu’on a gravée sur les murs. Les enfants qu’on gronde mais à qui on rendra hommage parce qu’ils auront été les seuls, au fond, à comprendre la devise. Liberté retrouvée. Dans le creux de toutes les luttes qui n’avançaient plus. Fraternité enfin. Par les courageux qui courent, et s’émeuvent ensemble.

Pour qu’on n’oublie jamais que celle-là était particulière. Cette jeunesse qui se soulève, boude et bout. Peut-être la plus précaire des dix dernières années. Peut-être la plus triste, aussi. La plus fragile, la plus déprimée. C’est irréel de vous voir debout, quand on vous abandonne tous les jours.

C’est vous le front. Celui devant les mères puissantes et les pères indignés. C’est vous le front, le dernier rempart d’une démocratie française vivante.

En 2026, on se rappellera que ce sont les 2010 qui sauvent. Les 2010 qui crient, qui courent et qui s’attellent à toutes les tâches qu’on a laissées. Alors, vous lirez aussi les mauvais papiers. Ceux qui ne vous prêteront pas leurs éloges, et qui vous maltraiteront aussi bien que la police.

Protégez vos cœurs – c’est de ceux-là que doivent être faits ceux de demain. De ce bois-là. Cette identité française, nouvelle ou renouvelée, qui porte en elle la réponse à la culture violente dominante. Refusez, jusqu’à ce que l’amour gagne encore. Restez en colère du lycée cassé, et des fractures qui séparent le juste du bon. Dans la France de Macron, vous ne comblez rien mais vous remplissez tout. En guérir, c’est vous suivre et vous, survivre. C’est n-votre devoir citoyen.

Shanice Mendy