L’affaire Rokhaya Diallo vs Riss : défense de la laïcité ? combat contre le racisme ?



Charlie Hebdo caricature Rokhaya Diallo en Joséphine Baker avec sa ceinture de bananes, l’essayiste dénonce un dessin « raciste ».

« Ce dessin hideux vise à me rappeler ma place dans la hiérarchie raciale et sexiste » et s’inscrit « dans le droit fil de l’imagerie coloniale », a-t-elle dénoncé sur les réseaux sociaux, en vilipendant une caricature « raciste ».

L’hebdomadaire satirique se défend et a fait valoir que ce dessin, signé de son directeur Riss, illustrait un article d’un hors-série « sur les fossoyeurs de la laïcité », intitulé « Rokhaya Diallo, la petite fiancée de l’Amérique ».



La machine est lancée. Les réseaux sociaux résonnent de toutes parts.

« Chacun pourra ainsi lire que nous y dénonçons les positions de l’essayiste contre la loi de 1905, qu’elle a toujours condamnée en lui préférant la culture communautariste américaine. C’est elle qui assigne chacun à son origine ethnique et religieuse, contre l’universalisme républicain. » Charlie Hebdo

« Au lieu de présenter des excuses, Charlie Hebdo noie le poisson et m’incrimine en prétendant que j’ai «toujours condamné » la loi de 1905. Mensonge évidemment. Voici quelques extraits du livre « comment parler de la laïcité aux enfants » que j’ai publié en 2015 avec Jean Baubérot. » Rokhaya Diallo



Sur Instagram, Charlie répond dans la foulée être « un journal anti-raciste, féministe et universaliste – ce que nous reproche Rokhaya Diallo – qui combat l’essentialisation et l’assignation identitaire des personnes en fonction de leur couleur de peau ou de leur religion. »

Mediapart défend naturellement son éditorialiste : « Que la justice se saisisse de l’outrage raciste de Rokhaya Diallo par Charlie Hebdo ».

« L’histoire nous a tellement habitués à des images outrageantes instrumentalisant des femmes noires pour servir de prétendues guerres idéologiques, qu’on pourrait se dire que finalement rien de nouveau dans l’ignoble caricature que Charlie Hebdo dessinant Rokhaya Diallo sous les traits de Joséphine Baker.« 



Pascal Blanchard, pourtant pas en manque d’exposition médiatique, y va de son chapitre sans omettre de faire valoir ses travaux précédents et plus récents…« Un dessin dans Charlie Hebdo qui réduit une femme noire (Rokhaya Diallo) à une série de stéréotypes et au temps des colonies. Violent… terrible… stéréotypé… Sous prétexte de référence à la « grande Joséphine Baker » c’est clairement une manière de la fixer dans les préjugés visuels et colonialistes : danse « sauvage », un rappel à la Revue nègre, accessoires, régime de bananes … réduire une femme à sa corporalité, réduire un individu dans sa pensée en l’associant à la sauvagerie, réduire un personnage noir à un régime de banane donc à une forme d’animalité simiesque… c’est cela les stéréotypes… des images qui vont perpétuer le racisme, l’antisémitisme et toutes les formes d’exclusion de « l’autre » à travers le temps… »



Les claviers se déchaînent et la question du colonialisme prend toute sa place dans le débat: « Ce que révèle cette affaire, c’est moins un affrontement entre liberté d’expression et antiracisme qu’une incapacité persistante à penser ensemble les deux. La satire ne s’appauvrit pas lorsqu’elle est interrogée ; elle s’appauvrit lorsqu’elle refuse toute réflexivité. »



Le Média y va de sa sentence irrévocable:  

« CHARLIE HEBDO FAIT ENCORE SCANDALE APRÈS UNE CARICATURE RACISTE CONTRE ROKHAYA DIALLO »


Facebook n’est pas en reste.



Médiapart se déchaîne et monte au front contre les « relents colonialistes » de Charlie Hebdo.

« Face à la caricature de sa collaboratrice parue dans Charlie Hebdo, la rédaction dénonce une attaque « haineuse ». Rejetant la défense de l’hebdomadaire satirique, le site d’Edwy Plenel rappelle que le racisme n’est pas une opinion, mais un délit. »

Rokhaya Diallo caricaturée : ce que Charlie Hebdo recycle.

« Ce dessin est le frottement de trop. Il réveille les blessures de l’enfance, de la télé des années 80 au zoo humain de Nantes. L’humour ne peut être une « lessive symbolique » effaçant l’archive coloniale. Je dénonce ici une « paresse graphique » qui réduit la pensée au corps. Pour Rokhaya et pour nous toutes : la mémoire des images ne s’efface pas d’un trait de crayon. »


« Quand Charlie-Hebdo se dévoile en caricaturant Rokhaya Diallo « L’universalisme républicain », voilà le maître mot de l’article accompagnant la caricature et attaquant Rokhaya Diallo. Mais ce dessin constitue précisément l’exemple type de ce racisme se cachant sous le masque de « l’universalisme » et d’une « laïcité » totalement dévoyée. »



Des politiques s’empressent d’apporter leur soutien à l’essayiste, semblant avoir oublié que Rokhaya Diallo et Charlie Hebdo, en la personne de Riss ont ouvert les hostilités il y a déjà fort longtemps.

Dans la nuit du mardi 1er au mercredi 2 novembre 2011, un incendie criminel, provoqué par le jet de cocktails Molotov, ravage les locaux de Charlie Hebdo qui doit publier le mercredi un numéro surtitré « Charia hebdo » avec une caricature de « Mahomet, rédacteur en chef ».



Le 5 novembre, les Indigènes de la République, parmi lesquels Rokhaya Diallo, publient une pétition:

« La liberté d’expression n’est pas à défendre, elle est à conquérir. Pour la défense de la liberté d’expression, contre le soutien à Charlie Hebdo ! » affirmant  » qu’un cocktail molotov lancé la nuit dans des locaux vides et n’occasionnant que des dégâts matériels ne mérite pas une mobilisation médiatique et politique supérieure à celle, pour le moins discrète, qu’occasionne l’incendie ou la mise à sac d’une mosquée ou d’un cimetiere musulman. »



Les 7,8 et 9 janvier 2015, une série d’attentats a lieu à Paris et en périphérie:

Le 7 janvier, 12 morts à Charlie Hebdo, 11 blessés dont 4 grièvement.

Le 8 janvier, une policière abattue à Montrouge.

Le 9 janvier, quatre morts dans l’Hypercacher de la porte de Vincennes.

Les 10 et 11 janvier, quatre millions de personnes dans la rue en France.


Le 8 janvier, sur la radio RTL, Yvan Roufiol, « plus stupide que jamais  » selon Politis, demande à Rokhaya Diallo de se désolidariser de l’attentat, en tant que musulmane. Celle-ci fond en larmes.



Le vendredi 13 Novembre 2015, une nouvelle série d’attentats à Paris et dans sa périphérie terrifient la France .
Aux abords du Stade de France à Saint-Denis, sur des terrasses de café et de restaurants des 10e et 11e arrondissements, dans la salle de spectacle du Bataclan… ces attaques terroristes provoquent la mort de 130 personnes et font 413 blessés.


Le 21 octobre 2020, sur le plateau de 28 minutes sur Arte, Pascal Bruckner accuse Rokhaya Diallo « d’avoir entraîné la mort des douze de Charlie, d’avoir armé le bras des tueurs ». Personne ne viendra sur le plateau à l’aide de Rokhaya Diallo qui devra se débrouiller seule.

Pascal Boniface, venant à la défense des militants antiracistes sur qui on fait peser des accusations de connivence avec l’islamisme, considère qu’ «  Il ne faudrait surtout pas que ce terrorisme physique suscite une autre forme de terrorisme, le terrorisme intellectuel.« 



Le 30 novembre 2021, avec l’entrée au Panthéon de Joséphine Baker, Rokhaya Diallo dénonce « les ambiguïtés d’une panthéonisation » : « Admirative de la résistante héroïque, la femme noire que je suis a toujours été embarrassée par l’image de son corps présenté comme exotique. Et ces bananes qui ornaient ses hanches me rappellent celles jetées à la figure des footballeurs ou à celle de Christiane Taubira – tous assignés, à travers ce fruit, à une humanité inexorablement primitive.  »

 « À mes yeux, la reconnaissance élogieuse de son patriotisme va de pair avec les soupçons qui pèsent aujourd’hui sur tout.e Français.e non blanc.he osant se montrer un tant soit peu critique vis-à-vis de notre sacro-sainte République. » ajoute-t-elle.


On en arrive à se demander qui, de Rokhaya Diallo ou de Riss, prend le plus de plaisir à tendre le bâton pour se faire battre.

La LDH prend naturellement position dans cette guerre pourtant pichrocoline et considère qu’il s’agit ici d’une caricature qui n’illustre que des préjugés coloniaux.


La LDH ne peut pas ne pas prendre position quand le sujet qui défraie l’actualité concerne à la fois la laïcité, le racisme et la liberté de création.

Toutefois, une caricature doit-elle répondre à un impératif de signification ?  Une caricature illustre-t-elle quelque chose ?

La caricature n’est prévue par aucun texte général relatif à la protection des droits fondamentaux, bien qu’énoncée dans certaines dispositions législatives (par. ex., CPI, art. L. 122-5 et L. 211-3). Toutefois, lorsque les humoristes s’expriment, le droit veille à les protéger des actions intempestives, des dérives contentieuses qui menacent la démocratie. Tant à l’échelle nationale qu’européenne, la caricature est une liberté qui relève de la liberté d’expression, laquelle comporte une double dimension : la liberté d’opinion et la liberté d’information. Il est commun de considérer que la caricature joue le rôle d’un « bouffon » qui « remplit une fonction sociale éminente et salutaire et participe à sa manière à la défense des libertés » (TGI Paris, 16 févr. 1993).

La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH 7 déc. 1976, Handyside c/Royaume Uni), quant à elle, considère que « la liberté journalistique comprend aussi le recours possible à une certaine dose d’exagération, voire même de provocation ». Une telle conception extensive permet d’envisager que la liberté de caricaturer, même si elle peut déranger voire choquer, soit incluse dans une conception aussi large de la notion de liberté d’expression.

Gardons-nous donc de tomber dans le panneau de la censure.

J’ai personnellement bien du mal à mettre en balance le combat pour la laïcité et celui contre le racisme, tels qu’ils sont ici opposés. Faut-il soutenir le combat contre le racisme avec Rokhaya Diallo ou bien la défense de la laïcité avec Riss ? Faut-il choisir entre l’une et l’autre ?

Bientôt viendra le moment de formuler des vœux. Alors, ne nous privons pas :

Ne gagneraient-elle et il pas, l’une comme l’autre (et nous aussi par la même occasion) à écrire ensemble un livre – ils en ont largement les moyens et la matière – dont les ventes pourraient dépasser les scores de ceux de Bardella (230 000 exemplaire pour « Ce que je cherche »), Sarkozy (92 000 pour « Journal d’un prisonnier »), De Villiers (230 000 pour « Mémoricide »), Zemmour (45 000 pour « La Messe n’est pas dite », 300 000 exemplaires pour « La France n’a pas dit son dernier mot » )... ?



RD

Dix ans après le massacre de Charlie Hebdo, les dessinateurs de presse sont toujours la cible de représailles


Le 7 janvier 2015, la rédaction de l’hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo a été décimée par une attaque terroriste. Reporters sans frontières (RSF) rend hommage à ces journalistes et caricaturistes tués et blessés en raison de leur travail et alerte sur le fait que, dix ans après, la protection des dessinateurs de presse et de leur liberté d’informer reste une nécessité. De l’emprisonnement pour “subversion de l’État” en Chine aux intimidations au Nicaragua, en passant par des poursuites pour “outrage à la cour” en Inde, 20 cas emblématiques de ces dix dernières années illustrent l’ampleur des menaces et entraves pesant sur les professionnels de la presse satirique partout dans le monde.

Attentat de « Charlie Hebdo » : dix ans plus tard, la liberté de la presse décriée chez les jeunes selon un sondage



Selon les résultats d’une étude menée par l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès, en partenariat avec « Charlie Hebdo », les jeunes âgés de 18 à 34 ans sont en décalage avec le reste de la population sur les thématiques de la liberté de la presse et de caricature, une majorité d’entre eux y étant opposés. Une tendance qui ne fait que s’accentuer, dix ans après l’attentat au sein de la rédaction du journal satirique.

Mort de Jean-Marie Le Pen : le fondateur du Front national vu en dix dessins de « Charlie Hebdo »

Le leader historique du Front national s’est éteint mardi, le jour même des commémorations des dix ans de l’attentat contre « Charlie Hebdo ».

Une ironie de l’histoire. Jean-Marie Le Pen est mort à 96 ans mardi 7 janvier, dix ans jour pour jour après l’attentat qui a visé Charlie Hebdo. Le journal satirique a toujours combattu cette figure historique de l’extrême droite française et ses idées à travers ses unes et ses dessins. Après le 7 janvier 2015 et l’attentat qui a tué 15 personnes, dont dix membres de la rédaction du journal, le fondateur du FN avait déclaré « Moi, je suis désolé, je ne suis pas Charlie »Franceinfo a sélectionné dix caricatures de l’hebdomadaire consacrées à la personnalité politique sulfureuse.

États-Unis : la caricature qui ne passe pas au « Washington Post »



Censure au « Washington Post » ? Une dessinatrice vient d’en démissionner. Elle avait proposé un dessin figurant Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon et propriétaire du journal, tendant un sac d’argent à une statue de Donald Trump. Le dessin a été refusé.



La liberté de la presse aux Etats-Unis



Après avoir connu une brusque hausse en 2020, les violations de la liberté de la presse ont considérablement diminué aux États-Unis, mais d’importants obstacles structurels persistent dans ce domaine au sein de ce pays, autrefois considéré comme un modèle en matière de liberté d’expression.